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9.9.19

Quand Morton Feldman parle de la classe moyenne, dans les pages que j’ai traduites aujourd’hui, ou dans d’autres, quand il dit qu’il appartient à la classe moyenne, que tous les compositeurs appartiennent à la classe moyenne, font de la musique pour la classe moyenne, je peux comprendre ce qu’il dit, quand il évoque les provocations de Berio destinées à la petite-bourgeoisie, c’est-à-dire à son milieu, je comprends aussi ce qu’il veut dire, mais si je comprends très bien tout cela, je m’y sens parfaitement étranger. Je sais bien que, si l’on me considère d’un point de vue sociologique, j’appartiens à la petite-bourgeoisie, mais cette appartenance n’a aucun sens pour moi, je ne cherche pas à me définir par rapport à mes semblables (au sens de ceux qui sont supposés appartenir à la même classe que moi), je ne me définis pas par rapport à un certains nombres de sujets, thèmes, débats qui sont ceux qui agitent la petite-bourgeoisie, tout cela m’est étranger, et tout cela m’a toujours été étranger. Il faudrait que je concentre mes efforts — ce que je pourrais appeler un peu vulgairement le gros de mes efforts — sur une tâche, à accomplir, fixer un cap, le suivre, jusqu’au bout, mais je n’y parviens pas, je cherche quelque chose que je ne trouve pas, que je ne peux pas trouver parce que je ne veux pas le trouver, parce que j’ai peur de le trouver, parce que j’ai peur qu’une fois parvenu au bout, je me rende compte encore une fois que ce que je fais n’intéresse personne et que, donc, je me retrouve tout seul, comme je l’ai probablement toujours été. C’est absurde. Si je l’ai toujours été, cela ne changera rien. C’est absolument contradictoire, mais je n’y peux rien. Comme si quelque chose me poussait à être normal — à appartenir à ma classe — tout en sachant que je ne le peux pas, parce que j’ai évidemment intégré un certain ensemble de normes qui, si elles me sont étrangères, ne me sont pour autant pas inconnues, des valeurs qui me donnent envie de fuir, mais que je sais exister, que je sais tenir à cœur aux gens qui m’ont élevé et à des gens comme moi, des gens dont je suis censé me sentir proche parce qu’ils me ressemblent. Ce n’est pas normal que je ne me sente proche de personne. Ce qui, pour employer un vocabulaire que j’ai employé hier, est et n’est pas une façon de parler. Ce n’est pas littéralement vrai. Mais ce n’est pas littéralement faux non plus. Mais je ne suis pas comme Proust non plus, que je me sente étranger à ma classe ne signifie pas que je me sente proche d’une autre classe supérieure, à laquelle je désirerais appartenir, ce qui est parfaitement bourgeois, vouloir être mieux que l’on est en réalité. Et je ne suis pas non plus une sorte d’intellectuel crypto-communiste qui fantasme sur une classe à laquelle il ne pourrait pas appartenir parce qu’elle le dégoûte fondamentalement. Je n’appartiens à rien. C’est à la fois réjouissant et tragique, je me sens à la fois léger et perdu. Est-ce que l’un ne va pas sans l’autre ? C’est possible. Il faut inventer des coordonnées où s’orienter en permanence, et se rendre compte — tout seul — que, souvent, la plupart du temps, presque tout le temps, elles ne mènent nulle part, qu’il faut recommencer à zéro, tout seul, comme avant, comme depuis toujours, comme jusqu’à la fin. Ce qui m’étonne, c’est que la conséquence logique de cette espèce de raisonnement contourné serait de me laisser dépérir, d’abandonner une bonne fois pour toutes, de me suicider, mais non, j’en suis incapable, je cours, je me sens en bonne santé, en meilleure santé, par exemple, que l’an dernier à la même époque, plus mince, plus endurant, plus vif, et tout et tout, alors quoi ? à quoi cela conduit-il à la fin ? parce qu’il y aura bien une fin, il y aura nécessairement une fin, mais laquelle ? laquelle ? Silence embarrassant.

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