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12.10.19

Je suis assis à la table où nous prenons les repas. Face à la baie vitrée qui porte, de ce côté, les traces des doigts de l’enfant qui joue et, de l’autre, du vent, du sable, des embruns lointains, de la pluie rare. Au loin, mais pas si loin, passent des navires, j’en vois deux dans un espace laissé libre entre les bâtis de béton, un petit bateau de plaisance et ce que j’imagine être un porte-conteneurs. Dans l’espace, plus grand, laissé libre entre les bâtis de béton, celui-ci ainsi que d’autres, et la fin du champ de ma vision extérieure que délimite l’arête du mur du balcon, d’autres navires passent, qui voguent vers l’île, des voiliers, quand ce ne sont pas rien que des voiles qui semblent flotter dans l’air, par jour de grand vent, retenues au sol par je ne sais quoi, je ne le vois pas. Aujourd’hui, il n’y a pas de vent. Le ciel est gris, mais le jour est clair. Pas sombre. C’est un gris de bord de mer quand le temps n’est pas laid, ne veut pas l’être. Est-ce cette clarté qui me sauve ? Tout à l’heure, avant d’allumer mon ordinateur, j’ai hésité à le faire, j’ai hésité à écrire. Ce n’est pas le writer’s block (expression que je n’aime guère, quand même je n’en souffrirais pas, mais qui vaut quand même mieux que le syndrome de la page blanche, le syndrome, c’est bien, oui, mais le problème, ce n’est pas la page blanche, c’est l’écrivain), que je ne connais pas, mais la vanité de mon écriture, je veux dire : de mon activité d’écrire. Je me suis demandé pourquoi j’écrirais. Et j’ai pensé à la raison pour laquelle il pourrait se faire que je n’ouvre pas mon ordinateur pour écrire. Et puis, je me suis levé. J’ai pris mon ordinateur posé sur ma table d’écriture. Je l’ai posé sur la table où nous prenons les repas. Je l’ai ouvert. Il s’est allumé. J’ai tapé le code de sécurité, ouvert le logiciel dans lequel j’écris. Et j’ai écrit. Si je lève la tête, ce morceau de paysage en face de moi, je ne le vois pas changé. Pourtant, d’innombrables événements ne se sont-ils pas produits au cours de ce laps de temps durant lequel j’avais les yeux baissés vers l’écran ? On ne voit jamais que ce que l’on veut voir, dis-tu ? Non, ce n’est pas tout à fait cela. On ne voit jamais que ce que l’on peut voir. Ce qui se rend disponible, ce à quoi l’on sait se rendre disponible. Heureusement, me dis-je, heureusement que l’on ne voit pas tout, ce serait insupportable. Il y a tout ce à quoi tu ne peux pas échapper, à moins de vivre replié sur toi-même, absolument seul. Moi, je ne pourrais pas vivre absolument seul. Cette nuit, avant de m’endormir, j’ai pensé à la solitude. À diverses acceptions de la solitude. J’écoutais une émission sur Casanova, et je me suis dit que c’était un solitaire. Il avait beau fréquenter un nombre très important de personnes, le monde, il était seul. C’est une façon d’être seul. On peut aussi être dit seul quand on fréquente assez peu de personnes. Ce qui serait, par exemple, mon cas. Oui, mais je ne suis pas seul. On peut être solitaire et n’être pas seul, jamais seul, rarement seul. Tous ces événements qui ont lieu sans moi, ils ne me dérangent pas. Au contraire, il faudrait qu’ils aient réellement lieu sans moi, qu’ils me laissent tranquille. Certains, c’est certain. Je me suis fait aussi cette réflexion, hier, plus tôt dans la journée, ou bien était-ce la veille ? je ne sais pas au juste, peu importe, je me suis fait aussi cette remarque que je ne me réjouissais pas pour la joie supposée des autres. C’est être bien peu spinoziste. Mais il y a un excès dirimant de grégarité chez Spinoza, lequel tend à la constitution d’une communauté étroite, où tout le monde agit, pense et sent de même. Ce qui me serait proprement insupportable. Je me faisais cette réflexion en me disant aussi que des écrivains autrichiens d’après 1950 (avant, il y en a trop, impossible de s’y retrouver), le seul qui méritait vraiment la große médaille, c’est celui qui ne l’a pas eue. Est-ce un grand bateau de pêche qui rentre au port, et que j’avais pris, de loin, pour un porte-conteneurs ? Je n’ai pas vu de ces bateaux rouges, et de ces blanc et bleu, qui relient l’île au continent. Faut-il vraiment que les îles soient reliées au continent ?

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