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27.10.19

À quelques centaines de mètres de l’antre de la Sybille de Cumes, une file de voitures quasi sans interruption va je ne sais où, peut-être se jeter dans le lac ou dans la mer. Du haut de l’acropole, on la voyait bien, la mer, et d’un peu plus bas les chevaux aussi, qui tiraient des sulkys sur la bande de sable où de petites vagues s’échouaient en rouleaux. Le lac Averne, m’avait dit Nelly un peu plus tôt dans la matinée, les Anciens pensaient que c’était l’une des portes des Enfers. N’est-ce pas étrange, pensé-je à présent, n’est-ce pas étonnant de toujours rejeter ailleurs, au-delà, ce qui se trouve pourtant ici même ? Et partout, me semble-t-il. Les longues files de voitures qui exhalent la mort pour que la population s’agglutine dans des endroits où il est censé faire bon vivre. Faire bon mourir. Un peu plus tard, vers la fin de l’après-midi à l’heure d’hiver, via Francesco Caracciolo, promenade en front de mer, ce serait le défilé. Infini grouillement de gens qui tourneraient en rond jusqu’à l’abrutissement. L’épuisement. D’eux, peut-être pas, mais de moi, assurément. Rituel absurde et insensible : se montrer. Comment se montrer quand personne ne se regarde, quand de fait il n’y a personne à qui se montrer ? Les groupes ne communiquent pas, ils sont comme des monades, sans portes ni fenêtres, chacun semblant convaincu de sa totale supériorité. Et, le bébé poussé par papa, les bottes mauve fluo aux pieds de la jeune maman, qu’entendent-elles montrer ? Que, malgré tout, malgré lui, malgré eux, le père et l’enfant, le temps ne passe pas, tout reste comme avant ? Mais est-ce vraiment aux autres qu’il faut le montrer ? Je les regarderais ces gens, pourtant, et me dirais que, même apprêtés, ils ont l’air de béotiens. Qu’est-ce qui me donne le droit de penser cela ? Le simple fait que je pense — quel autre ? Un dimanche de processions. Via Toledo, qui dégueule son humanité dans la via Francesco Caracciolo, la Hermandad del Señor de los Milagros faisait voir et entendre sa foi. Le cortège portait une image du Christ de Pachacamilla, culte dont le centre se trouve au Sanctuaire des Nazaréens à Lima au Pérou. Une fanfare jouait. Des femmes chantaient. On faisait brûler de l’encens. Un petit peuple d’expatriés en représentation, tout de mauve vêtu. Toujours se montrer — une obsession. Au début de la journée, sur les ruines du temple d’Apollon à Cumes, malgré cette brume épaisse qui cache l’horizon derrière un naturel écran sfumato, l’univers était bleu sous la voûte verte des chênes et des oliviers. Je ne me sentais pas seulement ailleurs, j’y étais, et dans un autre temps, entièrement, comme téléporté dans un espace-temps qui n’a jamais existé, qui est tout autre. Je sais bien que rien de tout cela n’est réel — m’opposer des données supposées factuelles passerait à côté du propos —, mais pourquoi être obnubilé par ce qui existe uniquement — l’énorme réel —, quand on peut fabriquer des mondes meilleurs ? Apollon, la divination, les oracles, les paroles absconses, les modes d’interprétation — voilà le genre de pensées qui occupaient mon esprit, le matin, à Cumes, de manière fantasmatique, comme un vague projet envisagé, une rêverie que la journée se sera acharnée à décharner. Il m’aura fallu attendre le soir pour la retrouver dans ces phrases trop sévères.

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