comment 0

29.10.19

Je n’arrête pas de voir des morts, des crânes. Partout. Tout le temps. Hier et puis aujourd’hui, dans la rue, tout d’abord, sur l’étal d’un vendeur d’antiquités de rue. Un crâne en métal doré. Il me plaît. J’en voudrais un comme celui-ci, un peu ancien un peu kitsch, pour poser sur mon bureau, à l’imitation de mon saint patron écrivant dans ce tableau du Caravage que j’aime tant. Quand je lui demande combien il coûte, l’antiquaire me répond Quattrocento euros. È in argento ! Moi alors, en guise de réponse, j’éclate de rire et m’en vais. Ensuite, au Cimitero delle Fontanelle, au fin fond du quartier de Sanità, qui n’est ni très saint ni très sain. C’est là que se trouvent les ossements de quelque 40000 victimes de la peste de 1656 et du choléra de 1836. C’est surtout là, me dit encore Nelly, que s’est développé une sorte de culte occulte, les anime pezzentelle, qui consiste à adopter l’âme abandonnée d’un crâne (capuzella) anonyme en échange de sa protection, mettant ainsi en place un système de communication et d’échange entre les morts et les vivants, les uns et les autres s’échangeant des faveurs pour le bénéfice commun des âmes dans les deux mondes. C’est à la fois le génie et le malheur de la superstition : prendre ses rêves pour des réalités. Qui ne voudrait pouvoir passer d’un monde à l’autre, communiquer, aller et venir, contrôler l’ici-bas et l’au-delà, l’ici-bas par l’au-delà et réciproquement ? C’est dans les antres, les grottes, les cavités, la pénombre, le noir, à l’abri de la lumière, du soleil, à l’abri des Lumières aussi, que se développent ces rituels d’échange entre mondes. Les rues de Naples, d’ailleurs, sont à l’abri de la lumière, les rayons du soleil ne les atteignent pas, ou alors par hasard, par erreur, presque. C’est une ville sombre, noire même en plein soleil. Une ville cavité. Elle ne semble pas tournée vers la mer, mais vers le tréfonds d’elle-même, et une géographie ne pourrait rien comprendre d’elle. Ce qu’il faudrait faire, plutôt, c’est une géologie de Naples. À Cumes, la Méditerranée est sensible, pas à Naples. Il fait chaud, mais le climat ne se sent pas, l’air ne se respire pas, il n’élargit pas, ne vivifie pas, il resserre au contraire, la ville étouffe et étouffe ceux qui y vivent. Les vapeurs de soufre se confondent avec les remugles des égouts. Un Napolitain phtisique ne serait pas une contradiction dans les termes. En témoigne, si j’ose dire, la duplicité nocturne de notre voisine d’un temps à Naples. Laquelle la nuit passe de la rauque expectoration au râle amoureux dans une sorte de binarité cyclique : le lit grince, elle commence à gémir, l’excitation monte, bientôt un cri ne tarderait à retentir si la tension ne s’effondrait d’un coup dans une quinte de toux. Il était une heure et quart du matin, cette nuit, quand cette comédie eut lieu pour la deuxième depuis notre arrivée ici. Je tapai timidement au mur pour mettre un terme à cette cacophonie. Me disant, dans ce demi-sommeil moite, qu’en matière de pornographie, si je ne suis pas un voyeur, je suis toutefois moins un entendeur qu’un regardeur. Et, s’il est vrai, comme on dit, qu’Eros et Thanatos vont de pair, ce couple est moins romantique que nos âmes encore un peu modernes veulent bien faire semblant de l’accroire. Ce qui s’y joue est plus clinique que mythologique. C’est l’absence d’air, l’atmosphère lourde, pesante, étouffante, qui, à Naples, oriente les comportements, guide la vie des gens, — dans le sexe comme dans la mort.

IMG_20191029_125822.jpg

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.