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19.11.19

Hier, dans la salle d’attente de mon médecin généraliste, tout en lisant la préface de Pierre Parlant aux Lettres d’Italie de Nietzsche, je me suis étonné du nombre incroyable de gens malades qu’il y avait dans ce pays. La salle d’attente était pleine, dès la première heure de l’après-midi, et elle ne désemplirait pas. Ce qui est paradoxal, j’en conviens, puisque je me trouvais moi-même dans cette salle d’attente, ce qui devait signifier que j’étais moi aussi malade, ou que l’on aurait pu me ranger dans la catégorie des gens malades. Sauf que non, je ne l’étais pas, j’étais persuadé d’avoir un cancer (ou trois, plus exactement, de l’estomac, de l’œsophage, des voies aéro-digestives supérieures, pas en même temps, mais alternativement, l’un puis l’autre puis l’autre encore et recommence). Avant d’aller chez le médecin, parce que Nelly, en ayant assez de mon cinéma, avait fini par m’obliger à aller voir notre généraliste, au point de m’accompagner pour être sûre que j’y irais, ce qui n’était peut-être pas plus mal, nous avons pu discuter de l’Italie, de notre voyage à Naples, de l’Ombrie, le généraliste, Nelly et moi, je viens pour un cancer, je repars avec des conseils touristiques, ai-je dit à notre généraliste, avant de quitter son cabinet, je m’étais dit que, vraiment, on mourrait comme on avait vécu : j’avais vécu une vie de raté et j’allais mourir une mort de raté, rien de spectaculaire, des suites d’une longue maladie, rien d’héroïque, d’extraordinaire, une vie de Français moyen, une mort de Français moyen, et c’est peut-être pour cette raison que j’ai dit à Nelly que je ne voulais pas qu’on s’acharne sur mon cas, que je ne voulais même pas me soigner, parce que je n’avais pas envie de mourir comme ma mère était morte, je n’avais pas envie qu’elle reçoive un coup de téléphone en pleine nuit lui annonçant que je serais mort et qu’elle pourrait ramasser ce qu’il restait à l’hôpital. Mais aussi, ce que je me suis dit, c’est que, comme j’allais mourir, j’allais pouvoir commencer à aimer la vie, à être heureux, arrêter d’emmerder le monde, gâcher la vie des gens que j’aime, être détestable, désagréable, et caetera. Est-ce pour cette raison, ou une raison de ce genre que je me suis mis à écrire des proses sans je ? Je crois que oui. Dans la salle d’attente, voyant tous ces gens en bonne santé qui venaient consulter pour des maladies plus ou moins imaginaires, je ne me suis pas dit qu’il faudrait que je fasse quelque chose contre mes angoisses, cela, je me l’étais la veille avec Nelly, méditer ou quelque chose comme ça, je ne sais pas, n’importe quoi, je ne me suis rien dit du tout, j’ai continué de lire, mais j’aurais peut-être dû me dire qu’on ne pourrait pas continuer bien longtemps à être malades en bonne santé. Non. Et c’était le meilleur endroit et le pire endroit, ai-je ensuite écrit à Pierre, pour commencer ce livre de Nietzsche et de l’Italie parce que Nietzsche n’aura eu de cesse de chercher le remède à la maladie en Italie, d’y chercher la grande santé, le soleil, la lumière, les bons pavés dans les rues, les marches, la bonne nourriture. Toute l’économie du corps nécessaire, toute l’économie de la pensée nécessaire. Trouver les conditions pour écrire. Le bon endroit. Le bon climat. La bonne atmosphère. Ce n’était pas là que j’allais la trouver, me dis-je, dans la salle d’attente du médecin généraliste, la grande santé. Existe-t-elle seulement ? Je crois qu’il n’y a aucun rapport, mais dans le film que j’ai regardé cet après-midi,Tout ce qu’il me reste de la révolution, un film qui, malgré son parisianocentrisme exacerbé n’est pas un mauvais film, au contraire, le personnage principal se met à crier au cours d’une réunion de groupe qu’elle organise : « Je l’emmerde, moi, la démocratie, d’accord ? La démocratie, c’est la télé. » Et un jour, tout le monde finira par mourir en bonne santé.

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