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20.11.19

Hier, quand j’ai découvert qu’une prêtresse du grand bonheur par le vide intérieur, le débarras, laquelle recommande à l’humanité de se délester de son trop-plein en jetant tous les objets qui encombrent nos appartements, c’est-à-dire nos existences, avait fini par ouvrir une boutique en ligne pour vendre des choses, je me suis dit que c’était assez logique : une fois que tu as jeté tout ce que tu possédais, il y a un grand vide chez toi qu’il faut remplir, et qui mieux que celle qui sait ce qu’il faut posséder et ce qu’il ne faut pas posséder pour être heureux pourrait te vendre ces choses mêmes et précises (celle-ci et pas une autre) qui te rendront heureux ? J’avais beau essayer d’en rire, je ne trouvais pas que c’était drôle. On veut rire de tout, tout comme on veut donner l’impression d’être heureux, d’avoir du succès, de réussir sa vie, d’être spirituel, mais on n’y arrive pas tout le temps. Pas moi en tout cas. J’avais beau essayer, je ne riais pas. Je me demandais, au contraire, si vraiment les gens croyaient à ce genre d’histoires, si ce n’était pas plutôt d’immenses constructions chimériques sans rien dedans, que de l’information ne désignant rien, faisant des signes à des gens qui y répondent favorablement mais ne réagissent pas vraiment, tant ils sont amorphes au fond. Tout pourrait tourner à vide dans le monde, est-ce qu’on verrait la différence ? Peut-être que tout tourne à vide dans le monde et que personne ne s’en aperçoit parce que cela ne fait aucune différence. Tourner dans le plein ou tourner dans le vide, c’est la même chose. Il suffit que les gens y croient ou fassent semblant d’y croire ou qu’on ne leur demande même pas leur avis, qu’on fasse comme s’ils y croyaient, à force de répéter les choses, cela finira bien par rentrer. Tout à l’heure, j’en étais là de mes réflexions quand j’ai regardé la page d’un type qui avait demandé à lire mon travail il y a plusieurs mois et dont je n’ai plus vraiment eu de nouvelles depuis. L’histoire de ma vie. Sur les photos, on pouvait le voir en train de faire plein de choses, c’était formidable, tout avait l’air formidable, il marchait, il écrivait, il recevait des prix, il parlait à des gens, il photographiait les endroits où il était allé, il souriait, il avait l’air si heureux, ses voyages, son travail, ses amis, son œuvre, ses journées tellement bien remplies, tout débordant d’activités profondes, sociales, enrichissantes, intellectuelles, les affaires et la poésie main dans la main, tout avait l’air tellement parfait, et exceptionnel, que j’ai commencé à me sentir mal parce que ma vie me semblait de plus en plus vide à mesure que je regardais la sienne et, si j’avais commencé tout d’abord par ressentir de la colère à cause de son silence, je comprenais peu à peu que c’était normal, qu’il n’y avait rien d’étonnant dans cette indifférence relative, ma vie n’ayant pas grand intérêt comparée à la sienne, si remplie, si pleine, comment trouver du temps dans le tourbillon de tant d’activités ? Impossible. Moi qui passe le plus clair du mien, de temps, à ne rien faire, à me demander comment écrire, ce que je vais écrire, si je vais encore écrire, si la vie a du sens, si je ne suis pas un imposteur, si nous ne sommes pas tous des menteurs qui retardons le moment où nous ne pourrons plus faire semblant parce que nous ne pourrons plus échapper au fait que nous allons mourir, je ne peux pas comprendre ce genre d’existence, elle m’est étrangère, tout ce que je voudrais, c’est que l’on s’intéresse à moi, mais je ne comprends pas que ce n’est pas ainsi que les choses se passent, il faut aller vers les gens, être dans l’action, être positif, s’engager, s’indigner, militer, aller à la rencontre des autres, faire son réseau, faire son trou, se vendre. Tout ce dont je suis incapable. J’ai arrêté d’écrire quelques instants et j’ai écouté le bruit de la tronçonneuse qui résonne dans la rue en bas de chez moi depuis la semaine dernière. Depuis la semaine dernière, il y a un type qui monte dans les grands pins qui se trouvent devant l’immeuble de l’autre côté de la rue et les découpe méthodiquement. De la cime à la racine. Quand il s’est mis à couper le premier, je me suis dit qu’il devait être malade, ou qu’à cause des intempéries, il menaçait de se briser et de tomber sur les habitants de l’immeuble ou sur l’immeuble lui-même. Quand il s’est mis à découper le deuxième, cette hypothèse m’a paru moins crédible. Quand il s’est attaqué au troisième, il m’a semblé évident que ces arbres étaient en parfaite santé, qu’ils ne représentaient aucun danger, mais qu’il fallait faire de la place pour les voitures qu’ils devaient empêcher de se garer. Évidemment, c’est absurde. Daphné, passant devant ce spectacle affligeant, s’en était alarmée : il ne faut pas couper les arbres, avait-elle dit, ça fait de l’ombre, mais le coupeur avait continué de couper, après tout, il ne devait y être pour rien, il faisait simplement ce pour quoi on l’avait payé. Et puis, avec le bruit de la tronçonneuse, il n’entendait rien. En regardant par la fenêtre, à présent, on remarque tout de suite le vide laissé par les arbres coupés, l’espace qu’ils occupaient et où il n’y a plus rien. Tout ce qu’on voit quand on regarde attentivement, ce sont des troncs coupés à ras et des marquages au sol, blancs, qui délimitent les places de parking. Des espaces vides bien nets où garer des voitures. Je ne porte pas de jugement moral, j’ai moi-même une voiture dont je me sers pour aller faire des courses, voir des gens, partir en voyage, sans trop perdre de temps à calculer mon bilan carbone. Pas de jugement moral, non, rien que cet espace vide apparu par la négative, par la suppression. Et quelques questions. Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? C’est une question angoissante tellement elle est vaste, tellement elle semble vague. Alors qu’en fait il n’en est rien. Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? Pourquoi nous débarrassons-nous des choses que nous avons accumulées ? Pourquoi diffusons-nous notre vie en ligne pour la montrer à des centaines, des milliers de gens dont nous ne nous soucions même pas vraiment ? Pourquoi coupons-nous des arbres pour laisser de la place aux voitures ? Pour une civilisation du plein et du bruit comme l’est la nôtre, le vide et le silence ont quelque chose d’attirant, ils ont quelque chose de poétique, ils semblent chargés d’un pouvoir révolutionnaire calme, ce qui est l’idéal : changer le monde dans la paix, le changer sans le changer. Or, quand il apparaît, le vide est terrifiant : il y avait quelque chose, là, avant, quelque chose de vivant, dont le défaut laisse apparaître un espace angoissant, un espace dur, triste, mort. Quand la tronçonneuse arrête de découper, ou quand la bétonneuse arrête de tourner, cela revient au même, le silence qui nous surprend n’est pas un apaisement, mais une plage de bruit blanc. Les gens pullulent qui te disent comment vivre ta vie, mais il y en a toujours un autre pour te dire qu’il faut faire le contraire. Un autre et un autre et un autre. Mais il n’y a pas de vie à vivre, ce n’est pas vrai. Regarde à quoi ressemblent les vies : des gens qui montrent à d’autres ce qu’ils font, ce qu’ils ont fait, où ils sont allés, comme ils sont beaux (même quand ils sont laids), combien ils ont d’amis (même quand ils sont seuls) et combien ils sont formidables (même quand ils sont sinistres). Entre deux coups de tronçonneuses, j’écoute cette tranche de calme approximatif que la machine découpe dans le temps et l’espace. Pas un répit, un suspens en attendant qu’elle reprenne son œuvre de réduction.

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