23.12.19

L’autre jour, c’était la grève des éboueurs et, dehors, il y avait un type qui fouillait dans les poubelles pleines de la veille et de l’avant-veille et des deux jours précédents que les éboueurs n’avaient pas ramassées. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai fait une photographie. C’est la première idée qui m’est venue. J’ai vu ce type et, machinalement, je suis allé chercher mon téléphone pour le photographier. J’étais loin, j’ai zoomé au maximum, et j’ai pris la photographie. Évidemment, elle est ratée. Ce qui n’est pas vraiment la question. Je n’avais pas envie de réussir cette photographie. Je voulais simplement prendre ce type-là, en bas de chez moi, en photographie. Mais pourquoi ? Sur ma photographie plongeante de lui — je suis en train de la regarder une semaine exactement après l’avoir prise —, on le voit de dos. Il porte un blouson noir, un sweat-shirt à capuche bordeaux, elle dépasse de son blouson. Il a les cheveux noirs. Plutôt frisés. Il est légèrement dégarni. Par terre, je l’entraperçois derrière les lauriers sur le bas-côté de la rue où il se tient, il a un sac à dos posé. Même si on ne voit pas son visage, on devine à la position de sa tête que, dans sa fouille, il vient de repérer quelque chose d’intéressant. Il a la tête légèrement tournée vers la gauche et penchée, dans la position de quelqu’un qui examine quelque chose, qui l’inspecte, essaie de déterminer si cela vaut quelque chose ou non, s’il pourra en tirer quelque chose ou non. Quoi ? Je ne sais pas. Il faut que son évaluation soit rapide et précise. Cela, je ne le vois pas sur la photographie, je le devine, ou plutôt je l’imagine. Il n’a pas tout son temps devant. Il obéit à une temporalité et un rythme propres. Pour lui, pas question de s’éterniser. En fait, je crois que je sais pourquoi j’ai pris cette photographie. Pour conserver une image de ce moment quand quelque chose de rempli se vide et remplit autre chose. Poubelle. Sac à dos. Que faire de ce que nous jetons ? Que faire de nos déchets ? C’est une question qui pourrait tout aussi bien se formuler ainsi : Que faire de notre civilisation ? Quand elle dysfonctionne, comme durant ces quelques jours de grève des éboueurs, on en voit un aspect qui, en temps normal, passe inaperçu. C’est quoi, pour moi, le ramassage des ordures ? Un camion qui fait du bruit, le soir, en bas, dans la rue. Maintenant un peu moins, mais l’été surtout, c’est une interrogation : comme il passe à une heure à laquelle Daphné est censée dormir, est-ce que le bruit ne va pas la réveiller ? Bruit, crainte légère. Rien de plus. Mais quand les ordures ne sont pas ramassées, c’est autre chose. Les conteneurs ouverts laissent apparaître une autre image de nous-mêmes — ce dont nous ne voulons pas — et dont d’autres, ceux qui ne jettent pas, ceux qui ne remplissent pas les conteneurs à ordures mais les vident au contraire peuvent avoir l’usage. Et la question Que faire de ce qui ne sert plus à rien ? devient Qui peut faire quelque chose de ce qui ne me sert plus à rien ? Que faire des choses qui semblent cassées, sales, inutiles, jetables ? Est-ce qu’on jette parce que c’est périmé, parce que c’est impropre à la consommation, parce que c’est inutilisable ou parce qu’on n’en veut plus, parce qu’on n’a plus de désir pour la chose, parce qu’on n’a plus faim ? Et si moi, je n’ai plus faim, tout le monde est-il dans mon cas ? Tout le monde n’a pas le même désir. C’est à la fois trivial et pas trivial du tout. Parce que c’est vrai et ce n’est pas vrai. Qu’est-ce que tu peux espérer désirer ? Qu’est-ce qu’il te reste à désirer ? Qu’est-ce que tu es autorisé à désirer ? Qu’est-ce que tu as le droit de désirer ? Voilà qui délimite non seulement tout un rapport aux choses, mais encore tout un usage des choses, une étendue possible d’un usage des choses.  

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