19.12.19

C’est quoi, un métier ? Est-ce qu’un industriel détruirait le tiers de sa production annuelle parce que, quand même, ce qu’il fait, ce n’est pas terrible ? Tu vois, c’est Noël, le type s’aperçoit que, quand même, la couleur des cheveux de ses poupées, c’est vraiment laid, qu’est-ce que tu crois qu’il fait ? Est-ce que tu crois qu’il dit à ses employés : Bon les gars, tant pis, on fond tout dans la cuve à plastique, on recommence à zéro et on sortira tout ça sur le marché l’année prochaine. Ce sont les risques du métier, ouais ? Hier, j’ai détruit une bonne partie d’un livre que je suis en train d’écrire. Destruction paradoxale parce que je conserve ce que j’efface, mais destruction quand même parce que ce que j’efface n’est conservé qu’à des fins d’archives. Je ne sais pas combien, 25 % environ ? 25 % de la production, détruite, comme ça, en un après-midi à peine. Représente-toi la même chose à l’échelle industrielle. D’où ma question : c’est quoi, un métier ? C’est quoi, un métier si, justement, tu ne remets pas sur le métier ? J’ai effacé ce que j’ai effacé — parce que je trouvais que c’était mauvais, je savais que c’était mauvais, mais il fallait en plus que je le trouve, que je le sente, que je le ressente, enfin, tu vois ce que je veux dire — et, après avoir effacé ce que j’avais effacé, je me suis senti mieux. Beaucoup mieux. Plus léger. Avant, pendant que je lisais ce que j’avais écrit, je me sentais mal. Plusieurs fois, j’ai tapé du poing sur la table de rage, et gueuler tout seul chez moi, avant de me décider enfin à faire la seule chose que je pouvais faire : effacer, barrer, rayer, détruire, oublier, tuer celui qui avait écrit ce que j’avais écrit. Est-ce que c’est un métier, ça ? Je n’en suis pas certain. Tu crois qu’il y a quelque chose d’acquis. Parfois, même, tu t’imagines que tu sais faire. Mais c’est faux. C’est l’erreur à ne jamais commettre. Le savoir-faire. Quand tu la commets, à supposer que tu sois honnête avec toi-même, ce qui n’est pas aussi facile qu’on le croit, si tu es honnête avec toi-même, tu le sens, il y a quelque chose de douloureux, de honteux même. La nudité de la chose qui apparaît. Pas glorieuse, la chose. Plutôt molle. Tu sens qu’elle s’est laissée aller. Enfin toi. Manque de vigueur, de tonus. Facilité. Tu l’écris dans la marge. Un moment d’hésitation. Rature. Adieu. C’est quoi, le métier ? Faire 10000 pas en arrière et ne pas savoir comment les refaire en avant. Déprogrammer l’obsolescence.

Couru aujourd’hui. Après avoir fini de relire une version provisoire de ma traduction de la première partie des dits de Feldman à Middelburg. Courir — ce que je n’avais pas fait depuis une semaine, environ. Comme écrire, environ. Parallélisme des rythmes. Qui a dit qu’il y avait une distinction réelle entre le corps et l’esprit ? Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de différence. Recherche la nuance.

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