6.3.20

Dans l’espèce de musée qui fonctionne surtout comme le luxueux emballage d’une boîte destinée à faire de l’argent, principalement des vieux. Et une classe d’enfants, aussi. Heureusement. Mais c’est un vieux qui leur parle dans un micro relié à des récepteurs reliés à leurs oreilles. Lobotomie en réseau. D’autant que leur accompagnatrice (qui est à peine plus grande que la majorité d’entre eux alors que c’est une adulte, elle) n’arrête pas de leur adresser des chut ! sonores, bien plus sonores que le bruit que font ces enfants. Il ne faudrait quand même pas qu’ils puissent s’exprimer trop librement dans un lieu culturel. Ils ne sont pas là pour ça. Ils sont là pour se cultiver. Oppression. Pourtant, les vieux, qui ne se sentent pas opprimer, eux, s’expriment, en faisant des remarques débiles ou en prenant des photos des estampes avec leur tablette numérique. Oh, elle est belle celle-là, je ne l’ai pas prise en photo. Qu’est-ce que la beauté ? — Ce qui te donne envie de le prendre en photo avec ta tablette. Quand ils entrent dans la salle du haut, j’entends des enfants qui disent Oh super, des samouraïs ! c’est-à-dire, à peu de choses près, ce que je pense moi-même, Miyamoto Musashi, mais que ne pensent pas les vieux, que j’entends dire Ah là, on dirait des mangas, non, tu ne trouves pas ? Ou, plus loin, cette remarque inédite : C’est indéfinissable, la poésie. (Votre tenue vestimentaire aussi.) Pourquoi ? Est-ce qu’il faut que tu dises tout ce qui te passe par la tête au moment même où cela te passe par la tête ? Qu’appelle-t-on penser ? — Ce qui te passe par la tête et que tu dis au moment où cela te passe par la tête. Pourquoi ? Je crois que j’ai fini par renoncer à comprendre et que cela vaut mieux. Tout ce que je peux dire, c’est que je trouve qu’il y a trop de vieux. Ce qui est injuste parce que, moi-même, à vrai dire, je vieillis. Mais est-ce que je vieillirais comme ça ? À côté de moi, deux dames, coiffées à peu près de la même façon, dégradé d’immondes couleurs, et puis comme une petite houppette, ou une petite protubérance sur le haut de l’os pariétal, elles n’ont pas le même type phrénologique, mais elles ont le même style de coupe de cheveux. Peut-être qu’elles sont allées chez le coiffeur avant de venir à l’exposition ? Tout un petit peuple de retraités en visite au musée. Est-ce que je me détesterais dans trente ou quarante ans pour avoir écrit ce genre de remarques ? Est-ce que je devrais déjà avoir honte de moi-même ? Est-ce qu’il ne faudrait pas être plus charitable ? Mais est-ce qu’on ne devient pas faible quand on devient charitable, quand on trouve des excuses pour tout, pour tout le monde, quand finalement tout devient acceptable ? Est-ce qu’on ne devient pas mou quand on supporte tout ? Est-ce qu’on ne devient pas vieux quand on ne trouve plus que ce pourrait être mieux ? Est-ce qu’on ne devient pas pire quand on ne trouve plus que le monde pourrait être meilleur ? On se contente de ce qui est, on se satisfait de ce qui existe, et puis on meurt. J’étais heureux à Aix, aujourd’hui, avec Nelly. Peut-être qu’on ne dirait pas. C’est possible. Mais je crois aussi que j’étais heureux malgré tout. Et ne vit-on pas ainsi, désormais ? Ne vit-on pas malgré ? Parce que, ce monde qui t’entoure, peux-tu ne pas le détester ? Et pourtant, tu vis. Et tu aimes. Et tu penses à autre chose. Et tu fais autre chose. Bon gré. Malgré.

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