7.4.20

Rien écrit ici depuis un mois et un jour. C’est ce qu’on pourrait croire du moins. Ce que j’ai écrit, je l’ai effacé. J’en ai eu la nausée. Manière de me protéger, je crois. Impression de comprendre ce qu’a dû vouloir dire Kafka quand il a dit à Brod de tout brûler. Tout brûler, ce n’est peut-être pas la solution, cependant. Écrire des poèmes, oui. C’est ce que je fais en ce moment, et prendre des photographies instamatiques et numériques, lire l’Iliade à Daphné à haute voix pour elle et pour moi, traduire, après deux semaines d’interruption, le temps de prendre un autre rythme, lire Élie Faure et, depuis dimanche, To the Lighthouse de Virginia Woolf, une fois par semaine, appeler mon ami Pierre Parlant, avec qui nous parlons longuement au téléphone. Question de rythme, assurément, le trouver, celui qui tient est forcément le bon, celui qui te permet de durer. Rien n’a de sens, ce n’est pas nouveau, mais en ce moment encore moins, me dit une voix dans ma tête. Est-ce étonnant que je ne lise plus, à de rares exceptions près (Pierre en est une, par exemple), que des auteurs morts ? Les vivants, qu’ont-ils à me dire, à m’apprendre que je ne sache déjà, que je n’aie déjà entendu cent fois, à longueur de journée, tous les jours, la même rengaine ? Rien n’a de sens, ce n’est pas nouveau. Il y a des choses que je dis, que je pense, mais que je n’ai pas envie d’écrire, elles doivent s’envoler, comme le pollen, en ce moment, que fait voleter le vent dans l’air, qui jonche le sol, masse marron, et puis décolle à nouveau, ou s’amoncelle là, en attendant la pluie ou je ne sais trop quoi. Pourrit. Journées bleues, jaunes et sèches. Je crois que c’est pour consigner tout cela que j’ai commencé d’écrire ces couleurs primaires (et partout c’est la guerre) après musique difficile, cette musique difficile que Pierre a beaucoup aimée, ce qui ne l’empêche pas de m’aiguiller à sa manière douce et intelligente : pour garder des traces de la beauté du ciel, de la lumière, des couleurs, et de la bêtise du monde dans lequel on vit, comme musique difficile devait garder la trace — « inventer la mémoire » serait une expression plus juste — de ma (re)découverte de la Méditerranée et de tout ce à quoi elle s’opposait, après l’exil parisien. Rien n’a de sens, aujourd’hui moins que jamais. Combien de temps devrais-je me répéter cette phrase ? Les raisons, réelles pas fantasmées, les raisons qui font que la vie vaut la peine d’être vécue sont de moins en moins nombreuses, mais ce n’est pas cela qui préoccupe les gens. Ce qui préoccupe les gens, c’est leur petite santé, leur petite boutique, leurs petites habitudes, leur petit pouvoir, leur petit périmètre de sécurité. Elles pourraient s’arrêter, toutes ces vies, cela ne ferait aucune différence. Peut-être même, on s’en sentirait soulagé. Qu’est-ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ? Combien de cases coches-tu, lecteur, dans la liste de tes réponses à la question ?

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1 Comment so far

  1. L’homme au couteau(planté dans le coeur)

    Connaître la suite de l’histoire(comme dans un livre qu’on lit), connaître la suite de son histoire, jusqu’où peut-on aller, dans la compréhension, dans sa propre compréhension, jusqu’à quand on peut se battre avec soi-même pour justement éviter de le faire, soigner ses interactions pour voir jusqu’où on peut agir sur les autres tout en leurs laissant la place de créer quelque chose qui leur sera propre quelque chose de frais. Savoir où ça peut mener avant que l’on nous l’enlève des sens. Vivre jusqu’à notre mort. Et puis expérimenter la matière. Pour moi ce sont ces cases.

    Tu m’as inspiré des vers récemment c’est ce qui m’est venu:

    Ne mets pas les fleurs dans des vases
    Les oiseaux en cage
    Non plus les autres en extase
    Regarde juste les nuages

    Je t’aime Jérôme merci de continuer d’écrire mais ne sois pas trop m’as-tu-vu, et ne tente pas trop la critique facile. Unis toi

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