8.4.20

Je ne sais pas si c’est parce que j’ai trop bu, hier, mais quand je me suis éveillé, ce matin, j’ai eu la sensation que la vie existait plus fort, peut-être était-elle la même et peut-être était-ce moi alors qui la ressentait de façon plus aiguë, mais il m’a semblé que quelque chose était différent, ne ressemblait pas à l’habitude que j’en ai. Je n’ai pas su dire quoi, j’avais autre chose en tête. Ensuite, après le petit-déjeuner, je crois, j’ai entendu des bruits, comme des cris stridents, qui n’étaient pas ceux des humains. J’ai ouvert la fenêtre, et j’ai vu des pies posées sur la cime des arbres, et puis sur le toit des immeubles. Je les ai comptées. Elles étaient dix. Là, à ne rien faire d’autre que piailler, à ne rien faire d’autre que vivre. Elles sont parties ou je n’ai plus pensé à elles ou les deux. Je me suis assis à une table de travail qui n’est plus tout à fait la mienne et j’ai traduit d’une traite les dernières pages du deuxième volume de Morton Feldman. Comme sans ouvrir les yeux, c’est-à-dire : en ne pensant à rien, complètement immergé dans cet océan de langue étrange et étrangère que j’avais ouvert devant moi. Je n’ai pas essayé de former une notion nettement délimitée de l’existence, comme on a peut-être un peu trop tendance à le faire, ignorant, je crois, dans cette manière de vivre que la vie est avant tout une expérience, ce qui se trace pour ainsi dire à la tangente du continuum du monde et du moi. Pourquoi l’ignorons-nous ? Parce que nous sommes noyés sous une masse d’informations auxquelles nous ne comprenons rien, dont nous n’avons pas l’usage, qui ne nous sont d’aucune utilité ? Confondons-nous ce déversement d’informations avec un quelconque savoir ? Comme si une infinité de détails pouvaient jamais former un ensemble cohérent. C’est la rhapsodie délirante d’une époque insensée. Oui, c’est vrai, toutes les époques sont insensées, chacune à leur manière. Et l’on reste médusé devant le spectacle fascinant de milliards d’êtres humains découvrant, tous ensemble, qu’ils sont mortels mais qui, n’y ayant jamais réfléchi, sont paralysés à cette idée, s’enterrent dans leur propre demeure parce que dehors, on meurt. Est-ce qu’un jour quelque chose aura de nouveau un sens ? Je ne sais pas. N’ai-je pas tort de présupposer qu’un jour quelque chose a déjà eu un sens ? N’est-ce pas une des dimensions de l’expérience de l’existence ? La conscience permanente de l’absence de sens qui n’empêche pas pour autant de vivre ; au contraire, il y a quelque chose là, quelque chose à approfondir, peut-être qu’à la fin, on finira par trouver. — Mais ce sera quand, la fin ? — Quand on aura trouvé.

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