10.4.20

Si on ne peut pas souhaiter que tout soit détruit, on ne peut pas non plus souhaiter que rien ne soit détruit. Dès lors, qu’est-ce sinon une question d’équilibre : combien faut-il détruire et combien faut-il sauver ? À la lecture du titre d’un de ces innombrables articles que l’on commet sur un sujet ou une autre où l’on peut lire que 72% des Français pensent qu’on leur ment (ou qu’on ne leur ment pas, je ne sais plus, quelle différence cela fait ?), faut-il en déduire qu’il faut détruire ces 72% de Français ? Probablement pas, il y en aurait un pas entier, mais la question mérite d’être posée. En ce moment, par exemple, après qu’on les a incités à le faire, parce qu’il faut bien occuper la population en lui faisant faire des choses ridicules, sinon quelque 72% se mettraient à douter qu’ils existent vraiment, des gens reproduisent chez eux les grands tableaux de l’histoire de l’art. Occupation débilitante en soi mais qui l’est d’autant plus qu’elle révèle (le mot est un peu fort pour une activité si stupide, mais faisons semblant que quelque chose a du sens) deux choses : (1) que les gens ont besoin d’être occupés, de faire des choses, n’importe quoi pourvu qu’ils ne demeurent pas là, à ne rien faire, à se demander, peut-être, pourquoi ils sont là et qu’est-ce que tout cela veut dire ? mais quoi « tout cela » ? eh bien, tout, quoi (2) que l’art est au service de cette entreprise d’abêtissement généralisée qu’est l’existence sociale, commune, qu’il n’a rien d’une nécessité, quelque chose qui découle du développement même de l’existence, un éclair qui brilla jadis dans la grotte où vivaient nos lointains ancêtres, mais quelque chose d’amusant, qui décore nos vies, qu’on met là pour faire joli, dans les musées, les galeries, toute la tuyauterie de la technologie, sinon oh là là là quel ennui. Et il n’est pas possible d’échapper à cela. Pas plus qu’il n’est possible de le dire sans passer assurément pour une espèce de réactionnaire d’une autre génération, d’un autre temps (on est toujours le vieux de quelqu’un, surtout de jeunes crétins qui, quand ils seront vieux, c’est-à-dire bientôt, les temps s’accélèrent, se demanderont ce qu’ils ont foutu pendant tout ce temps). Sauf qu’à l’entreprise de démoralisation, il faudrait en opposer une autre, plus puissante, de destruction de cette bêtise omniprésente : une entreprise de démoralisation de la démoralisation, qui passe donc par la démoralisation de gens : regardez-vous comme vous êtes laids, comme vous êtes bêtes, vous vous gavez de cachets pour être heureux, mais à quoi bon être heureux quand sa vie ne vaut pas mieux que celle de ces poulets sans tête qui continuent de courir un peu après leur mourir ? Il ne faut certes pas souhaiter que tout soit détruit, non, mais si rien n’est détruit, se demandera-t-on, alors autant tout détruire, la masse écrasante de tout ce qui doit être détruit ne laissant plus aucune place à ce qui ne doit pas être détruit, ce qui doit être détruit détruisant ce qui ne doit pas être détruit, si rien n’est détruit, cela revient au même, si rien n’est détruit, tout est détruit.

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