6.5.20

En début d’après-midi, non : en fin de matinée ? oui, en fin de matinée, j’ai fait des calculs, statistiques élémentaires comme avant, quand j’avais sur ordre de mes parents suivi des études supérieures à forte composante économique pour intégrer une grande école de commerce ou je ne sais pas trop quelle structure aliénante, et quand donc je passais une bonne partie de mon temps à ne pas faire les calculs qu’on me demandait de faire, malgré tout, je me souviens encore de la méthode, élémentaire, pour dégager des pourcentages, des parts dans une population totale et des choses comme ça. Les décès dans les Ehpad, ai-je ainsi calculé, avec les chiffres actuels, comptent pour 37% du total des décès. Les décès des personnes de plus de 70 ans représentent 79% du total des décès à l’hôpital. La part cumulant Ehpad et personnes de plus de 70 ans représente quant à elle 86,8% du total des décès. Et si l’on inclut les personnes de plus de 60 ans, le taux est de 93,9% du total des décès. Qu’est-ce que j’en ai conclu ? Rien. Je crois. Ou que nous vivons l’époque du grand n’importe quoi. Que nous pourrons tous nous flatter, nous qui allons bêtement survivre sans avoir fait d’autre effort pour cela que celui de rester enfermés chez nous comme des animaux domestiques dans leur cage, d’avoir vécu l’une des périodes les plus bêtes de l’histoire de l’humanité, sinon : la plus bête. Mais je n’avais pas besoin des calculs pour cela. Mais alors pourquoi ai-je fait ces calculs ? Bizarrement, je répondrais : pour objectiver. Mais pour objectiver quoi ? Ma tête. Pour ne pas rester enfermé dans ma tête, c’est-à-dire : moins pour savoir ce que l’on sait déjà mais qui ne semble intéresser personne, que pour m’assurer que je ne reste pas prisonnier de ma pensée, que les pensées que je pense ne m’enferment pas dans une façon de penser qui se sclérose, mais que ma pensée jouit de suffisamment de plasticité, d’élasticité, de fluidité pour accepter la réalité telle qu’elle est et non telle que je voudrais qu’elle soit, quitte à en faire quelque chose d’autre par la suite, quitte à dire que la réalité (au sens de : ce que l’on fait subir à la réalité) est profondément débile. Et je crois que ce que nous faisons subir à la réalité est profondément débile. Mais les gens ont peur. Or, des gens qui ont peur ne veulent pas la vérité, ils veulent être rassurés, ils veulent qu’on les rassure, qu’on leur dise ne t’inquiète pas mon lapin tout va bien se passer. Mais qui on ? Eh bien, je crois que c’est le problème, on c’est n’importe qui. Dans L’eclisse, de Michelangelo Antonioni, il y a une scène où Piero, courtier en bourse qui s’occupe du portefeuille d’actions de la mère de Vittoria, vient traîner sous les fenêtres de cette dernière dans l’espoir de la revoir. Pendant qu’il attend qu’elle apparaisse à la fenêtre, un type ivre passe dans la rue. Comique. Quelques instants plus tard, il fout le camp avec la voiture de Piero. Le lendemain, on retrouve le type mort, noyé dans un lac au volant de la voiture volée. Vittoria et Piero se retrouvent sur les lieux de l’accident, mais ils ne s’attardent pas. Piero lui explique ce qu’il va faire, comme il n’y a pas beaucoup de travaux de réparation sur la voiture, et puis, comme elle a l’air étonné qu’il pense à la voiture plutôt qu’au mort, il lui dit qu’il va changer de voiture. Un peu plus tard, il liui annoncera à Vittoria qu’il a commandé une BMW. Comme le dit Michel Houellebecq, le monde est toujours le même, « en un peu pire. »

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