19.5.20

Que faire d’un pays, me suis-je demandé ce matin, que faire d’un pays qui interdit à ma fille d’aller à l’école, qu’en faire sinon le laisser suivre le cours de son histoire, c’est-à-dire se détruire ? Mais c’est absurde, me suis-je fait remarquer tout de suite après, c’est absurde, en effet, en vérité, ce pays s’est déjà détruit, est tombé en ruines que l’on découvre de-ci de-là, au gré des excavations involontaires provoquées par les aléas du temps qui passe. Tout ce qu’on peut faire dans ce pays de ruines, c’est se promener parmi elles. Certaines sont assez belles, il paraît, pour attirer les touristes, mais elles ne sont plus assez debout pour accueillir ses enfants que l’État, brave comme une petite bête apeurée, confie à la garde de leurs parents, qui les confient à leur tour à la garde de leurs grands-parents. Ni travail ni patrie, tout juste la famille. Recomposée, c’est-à-dire décomposée. Est-ce que c’est triste ? En un sens, oui, c’est vrai, mais en fait, non, c’est tellement convenu qu’on se sentirait en droit de réclamer une meilleure intrigue, cousue d’un autre fil moins voyant, moins banal, mais non, en a-t-on seulement encore la force ? Je ne crois pas que nous vivions après la fin de l’histoire, nous vivons simplement de mauvaises histoires, sans envergure, que personne n’a envie de vivre, mais qu’on vit quand même parce qu’on ne sait pas trop quoi faire d’autre. C’est ce qui arrive aux peuples sans plus de vitalité, avant qu’ils ne disparaissent. Aussi, me semble-t-il un peu vain d’écrire ce que j’écris parce que je sais qu’il n’y aura bientôt plus personne pour me lire, parce que je sais que déjà personne n’a envie de me lire, on préfère se raconter la geste domestique de son petit enfermement, c’est là qu’on est bien, à respirer cet air confiné, insalubre, nauséabond. C’est ainsi qu’on croit prendre soin de sa santé, parce qu’on a encore l’impression de respirer, mais quand on aura fini — de respirer —, il n’y aura plus personne pour penser.

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