11.6.20

Hier, j’ai commencé la lecture de la divine Comédie de Dante. Chose d’autant plus étonnante que je connais bien Danièle qui a traduit le texte en terzina et que j’ai eu, avant sa traduction, maintes occasions déjà de la lire. Étonnant ? Oui et non. Les textes ne sont pas simplement des textes. Ce sont aussi des expériences que nous nous sentons ou non capables de faire. Une histoire de surmoi, si l’on veut s’exprimer ainsi. Une histoire d’histoire, en ce qui me concerne. En ce qui concerne la Commedia. Je crois que j’avais envie de lire ce livre dans le livre de ma mère, une vieille édition publiée à Milan dans les années 1960 par la Società Dantesca Italiana. Les pages coupées verticalement en deux : en haut le texte de Dante en bas les commentaires suivis de l’œuvre (plan, schéma, sens, explication du vocabulaire, etc.). Sauf que lire ce livre-là dans ce livre-ci, c’est aussi lire une langue qui n’est pas la mienne mais qui est quand même la mienne. Au deuxième degré, pour ainsi dire. Le fait que ma langue maternelle ne soit pas la langue maternelle de la mère de ma mère et que, par suite, on monte et puis on descend, comme chez Dante, la langue maternelle de ma mère ne soit pas le français, mais l’italien, ce fait m’a toujours semblé extrêmement important, mais aussi, ne l’ayant apprise, cette langue, ni de ma mère, ni de ma grand-mère, ni de l’école, ni de personne, ce fait m’a toujours semblé profondément compliqué. En France, faisons ce détour, en France, les bons élèves, ou ceux que l’on souhaite tels, ne doivent pas apprendre l’italien, qui est une langue réservée aux élèves de seconde catégorie, les mauvais, mais l’allemand. Je ne sais pas si les choses sont encore ainsi, mais c’était très clair quand j’ai eu à choisir une seconde langue : dans les bonnes classes, on fait allemand seconde langue (on peut aussi avoir fait allemand première langue, mais dès lors, on fait anglais seconde langue, jamais italien ni espagnol) et dans les mauvaises, italien. Outre une division linguistico-géographique de l’Europe passablement étriquée et fondée sur une hiérarchie régionale qui relève du pur fantasme (au Nord, parce que c’est en haut, les bons, au Sud, parce que c’est en bas, les mauvais), et probablement d’un racisme moins visible que d’autres, bien que tout aussi réel, mais qui est si profondément ancrée dans la mentalité primitive de l’Européen, que cette hiérarchie est partagée par les peuples qui en sont eux-mêmes les victimes (les Italiens du Nord étant persuadés que les Italiens du Sud sont des êtres inférieurs), cette conception était si profondément ancrée dans les manières de penser des gens qui avaient fait des études que ceux-là même qui auraient dû la combattre comme raciste et inepte la reproduisaient à leurs dépens. Ainsi de ma mère qui, étant bilingue, ayant étudié l’italien, ayant lu Dante dans le texte, ayant écrit un mémoire sur Pratolini, étant fille d’une immigrée piémontaise, aimant passionnément l’Italie où elle passait presque toutes ses vacances, ayant encore de la famille en Italie, savait parfaitement toute l’erreur de cette façon de voir les choses, la reconduisait malgré cela en faisant étudier à son fils, éphèbe méditerranéen à la peau sensible et aux yeux perçants, une autre langue, pour ne pas dire une langue autre. Si je cherchais, je pense que je trouverais encore nombre de raisons qui font que la divina Commedia est, pour moi, un texte dangereux, un texte que je ne peux pas lire en français, que je ne peux pas lire traduit, mais que je dois affronter en italien et que, si l’on voulait, lire ce livre-là dans ce livre-ci a pour moi un sens anagogique qui renvoie à une histoire qui me dépasse mais dont je participe pleinement — que je le veuille ou non. Mais ce n’est peut-être pas le plus important. Cette hiérarchie qui veut que le Nord l’emporte sur le Sud est loin d’être étrangère aux événements qui ont lieu en ce moment dans le monde, opposant les Blancs et les Noirs, c’est-à-dire : le Nord contre le Sud. Cette hiérarchie est si profondément ancrée dans la mentalité européenne (en cela, malgré l’acculturation dont les Européens sont victimes, à rebours, les Américains sont des Européens — l’Occident, c’est l’Europe) qu’elle se reproduit dans toutes les sphères de la société, et à tous les niveaux. Le Blanc contre le Noir est, j’ai des scrupules à employer une métaphore si grossière mais tant pis, le plus visible, mais il n’est pas le seul, loin de là. À mon niveau, quand je travaillais chez Grasset, un jour, j’avais eu Henri Tincq au téléphone (Henri Tincq dont je viens d’apprendre en me documentant pour écrire ces lignes qu’il est mort en mars), pour une affaire liée à son livre sur les Catholiques. C’était le printemps, et il faisait beau ce jour-là à Paris, chose rare, mais pas assez pour que Tincq ne m’adresse un : « Vous devez être content. Les gens comme vous, vous aimez bien ça, le soleil. » Les gens comme moi, mon patronyme ne laissant aucun doute à ce sujet, c’est-à-dire : les gens du Sud. Moi, lisant, vivant, respirant, et puis moi écrivant, surtout, il faut que je lutte contre cette hiérarchie, pas comme le fait une victime de violences policières, mais en luttant contre l’interprétation de ma propre histoire par ceux (l’État) qui ont forgé la conscience de ceux (mes parents) qui ont interprété ma propre histoire pour moi. Et lire Dante en italien, c’est aussi cela. Revenir sur moi-même, celui que je suis, pas au sens d’une identité ossifiée, hypostasiée, pas au sens par suite de ce que mon époque fait de la question de l’identité, laquelle voit dans l’identité une essence, solide, quelque chose qui définit et ancre, mais comme un ensemble de possibles, quelque chose qui est toujours en train de devenir et qui, donc, en ce sens, alors que l’identité dure est toujours coupable, au moins en cela qu’elle s’oppose à tout ce qui n’a pas la même identité, se définissant systématiquement par la négative, a la chance incroyable d’être innocente. C’est pour cela que j’ai tant envie et si peur de lire Dante : devenir innocent.