12.6.20

J’essaie d’écrire mon prochain livre. Je sais que, dit de la sorte, cela a toutes les chances de sembler idiot, et c’est vrai, mais c’est ce que je fais. J’essaie d’écrire mon prochain livre. Certains font des livres de cette idée, certains n’écrivent jamais de prochain livre, d’autres ne se posent même pas la question, qu’ils écrivent leurs livres comme d’autres vont au travail, comme d’aucuns vont en résidence financée par la Région, l’État, Papa, se vident les bourses de création, ou que le fait qu’on ne puisse plus jamais écrire ne leur traverse même pas l’esprit, les livres s’enchaînant chez eux, peu comme un besoin pressant. Moi, j’essaie d’écrire mon prochain livre. Ce qui ne va pas de soi. Parce que c’est quoi, un prochain livre ? Un livre, à la rigueur, si l’on n’est pas trop scrupuleux, un livre, on voit assez bien ce que c’est, mais un prochain livre, c’est plus compliqué. C’est un être étrange : on en a une idée et on n’en a aucune idée. C’est un être paradoxal. Une sorte de monstre sans pouvoirs surnaturels, qui se cherche tout simplement, et n’est pas sûr de jamais se trouver. J’essaie d’écrire mon prochain livre. Et je sais et je ne sais pas à quoi il pourrait bien ressembler. Le plus difficile dans cette affaire, ce n’est pas d’écrire — je n’ai jamais eu le syndrome de la page blanche, pas plus que je n’ai connu de writer’s block, nein —, c’est d’écrire quelque chose de nouveau ; si c’est pour refaire la même chose, écrire encore le même livre, cela ne m’intéresse pas. Sauf que, cette fois, j’ai envie d’écrire le même livre, enfin, le même livre : j’ai envie d’ajouter un volume au livre que j’ai commencé d’écrire. Et, dès lors, toute la question qui se pose, c’est de faire la même chose (un peu comme quand, chez Wittgenstein et Kripke, on sait que N additionne parce qu’elle fait toujours la même chose, i.e. + 1) et de ne pas faire la même chose (de ne pas me parodier, ce qui semblerait peut-être normal pour un écrivain comme les autres, mais à moi qui ne suis pas un écrivain comme les autres, cela m’est tout simplement insupportable). J’essaie d’écrire mon prochain livre. C’est-à-dire : j’essaie de faire la même et j’essaie de ne pas faire la même chose. À en devenir fou. Et je crois que c’est cette folie-là, la folie du paradoxe, qui peut nous donner le sens de l’écriture. Le monstre de l’écriture, si qui écrit n’en ressent pas la menace et le désir, à quoi bon écrire ? Autant faire des livres. À la chaîne. Un tous les deux ans, un tous les ans, tout dépend de la taille de ton illusion. Mais comment écrire sans illusions ? Comment écrire sans s’illusionner ni tromper quiconque, j’entends : ni soi ni les autres ? Comment faire des phrases qui ne soient pas des parades mais des explosions, pas des pétards mais des étincelles, pas des redites mais des dites ? Comment écrire ? Je ne sais pas. J’essaie d’écrire mon prochain livre. Je n’ergote pas, je ne mégote pas, je ne m’égote pas. À moi, il me semble que ce sont des questions qu’on ne peut tout simplement pas éviter. Si on le fait, on ment, on se ment, on ment à tout le monde. Et mentir, ce n’est pas écrire. C’est faire ce que tout le monde fait, c’est communiquer. J’essaie de ne pas communiquer. J’essaie d’écrire mon prochain livre.