19.6.20

Ce matin, c’est le deuxième ou troisième matin de suite que cela se produit, ce qui est logique, me semble-t-il, puisque je passe le plus clair de mes journées et de mes nuits aussi à lire Casanova, ce matin, je me suis éveillé en me parlant dans une sorte de pastiche de langue du XVIIIe siècle, ou alors en récitant des passages extraits de Casanova que j’aurais appris les lisant, comme dans une sorte de rêve se prolongeant après la fin du sommeil, je ne sais pas, je ne crois pas, en tout cas, c’est ainsi que je me parle le matin au moment de l’éveil, ensuite, cela se dissipe, ce brouillard linguistique, pour laisser place à quelque chose de, disons, quelque chose de plus prosaïque, disons. Et ce matin, que beaucoup trop de livres étaient publiés. Pourquoi ai-je eu cette idée ? J’entends par là : pourquoi ai-je eu cette idée-ci à ce moment-là ? Je ne le sais pas. C’est une idée que je tiens pour vraie, mais enfin je ne l’ai certainement pas découverte pendant la nuit, alors pourquoi ce matin, après avoir passé ces derniers jours plongé dans Casanova ? Peut-être, l’idée des mémoires, qu’on écrit à la fin de sa vie, dans une intention de publicité posthume, lesquels sont étrangers au présent, qui narrant le passé sont de fait tournés vers l’avenir. Oui, c’est une possibilité. Encore que je ne sois pas dupe, sachant que je publie moi-même des livres (et même : pas autant que je le voudrais), je participe moi aussi de cette croissance exponentielle de l’imprimé (qu’il le soit sur le papier ou dans les nuages digitaux de l’académie à venir), mais cela ne fait rien, ne change rien : je trouve toujours qu’il y a trop de livres, beaucoup trop de livres. Sauf que, quand j’y pense, quand j’analyse cette idée, je ne trouve pas qu’il y ait trop de livres simpliciter, je trouve qu’il y a trop de mauvais livres, ce qui n’est plus du tout la même idée. Qui suis-je, me rétorquera-t-on, qui suis-je pour juger de la qualité des livres et décréter que la majorité sont mauvais et qu’il y en a trop qui plus est ? Qui suis-je ? Eh bien, moi, bien sûr. Mais je m’écarte de mon sujet. Quel sujet ? En effet. Une autre des raisons pour lesquelles j’ai ressenti avec une vivacité remarquable le sentiment qu’on publiait trop de livres, ce matin, juste après le moment de l’éveil, c’est peut-être celle-ci que, envisageant d’écrire un nouveau livre, j’ai des scrupules à l’écrire, parce qu’après tout, ce ne sera jamais qu’un livre parmi d’autres, un livre de plus, un livre destiné, tout comme l’immense majorité des livres publiés, à l’oubli absolu. À quoi bon écrire un livre si personne ne s’en souviendra (après que personne ne l’aura lu) ? Je pourrais dire, prenant un ton moralisateur, que c’est une question que tout écrivain se doit d’affronter avant d’écrire un livre, qu’on n’est pas écrivain si on n’a pas affronté cette question dans sa chair, qu’on n’est pas écrivain tant qu’on ne l’a pas surmontée, mais non, je me moque éperdument des écrivains, de l’essence de l’écriture. Alors quoi ? Je ne sais pas. J’ai des scrupules, c’est tout. Et je ne sais s’ils m’honorent, ces scrupules. Après tout, peut-être ne sont-ils que le fruit d’un surmoi qui me surplombe, moi, produit de l’éducation que j’ai reçue, n’étant pas un enfant-roi, du manque de confiance en moi, les sceptiques n’étant jamais que des enfants trop bien élevés, c’est probable. Tout est probable. Plus ou moins. Non, ce que je veux dire, mais qu’est-ce que je veux dire ? Je n’ai pas tant de doutes que cela, sinon je n’aurais pas écrit les livres que j’ai déjà écrits, plus ceux qu’on a refusé de publier, plus ceux que je ne me suis pas encore décidé à publier, et caetera, mais quand même, on pourrait s’imaginer que les choses soient différentes. C’est toujours un peu la même question : est-ce que je trouve le monde triste parce qu’il est triste ou parce que je suis triste ? Est-ce que c’est le monde qui me rend triste ou moi qui rend le monde triste ? Et comment trouver une réponse certaine à cette question ? On ne le peut pas. De toute façon, on ne trouve jamais que des réponses ad hoc aux questions. Alors qu’il ne le faut pas. Le monde est triste parce que les livres, et les artefacts culturels en général, prétendent apporter des réponses aux questions, prétendent traiter des problèmes (le racisme, le patriarcat, l’ultra-libéralisme, la violence, la sexualité, et tout et tout), alors qu’il ne le faut pas. Surtout pas. Mais alors quoi, il faut quoi ? Il faut des livres qui posent des questions. Il faut des livres qui créent des problèmes. Pas qui les résolvent. Une éducation, par exemple, une éducation fondée sur des livres qui parlent du monde présent, donnent des clefs pour vivre dans le monde présent, une éducation fondée sur une culture tournée vers le temps présent est une éducation vouée à l’échec (et la civilisation qui l’accompagne, avec) : elle fabriquera un petit robot fonctionnel, pas une femme géniale. Une éducation doit parler de tout autre chose, envisager tout autre chose, apprendre à parler des langues mortes, des langues folles, inaudibles. Elle doit ouvrir un horizon immense, terrible, et effrayant. Tout le reste, c’est du vent qui passera, et dont plus personne ne se souviendra. Comme l’immense majorité des livres qu’on a publiés, qu’on publie, qu’on publiera. Voilà toute notre civilisation : elle produit de l’oubli. Même sa mémoire n’est qu’une métaphore de l’oubli. Ce serait quoi, le contraire ? Une civilisation qui ne produit rien, une civilisation qui ne résout pas, une civilisation qui invente du mémorable. Les mythes inventaient du mémorable. Mais il n’y en a plus, on les a détruits et puis, une fois détruits, déconstruits, comme dit le petit peuple qui croit bien penser sans trop savoir quoi, et puis on n’a rien mis à la place parce qu’on n’a pas la moindre idée de quoi mettre à la place. À la place, des peintres en bâtiment passent après Google News pour gribouiller sur les murs du monde la dernière petite morale à la mode. Je pourrais dire : les mythes grecs sont mon mémorable à moi (mon père me les lisait enfant, nous les lisons à notre fille), mais pas mes contemporains, c’est donc tout le contraire d’une civilisation. Quel sera notre mémorable à nous ? En aurons-nous seulement un ? Ou sommes-nous la fin ? En attendant une autre civilisation.