14.7.20

Ou bien tu vieillis ou bien tu meurs. Une fois comprise cette manière de vérité première de l’existence, cette dernière n’en cesse pas pour autant d’être absurde, mais elle apparaît peut-être un peu moins bête, comme l’éraflure sur un objet auquel on tient, un jour, ne rend pas l’objet plus beau, mais cesse de le défigurer. On ne résout pas les problèmes, du moins pas comme on le voudrait, s’imaginant que c’est une question de force ou d’agilité ; certains problèmes finissent par se dissoudre, ils ne se posent plus, c’est-à-dire : ils ne pèsent plus, et cette absence de poids ne met un terme à rien, elle permet simplement de passer à autre chose. Plus tôt on le comprend, mieux c’est. Comme ces avions dans le ciel : démonstration d’une force illusoire, pareils à des muscles surdéveloppés mais dépourvus d’utilité. Cosmétique vaine. Le parc était fermé ce matin quand j’ai voulu aller y courir, un sbire ridicule en gardait l’entrée, bras croisés et lunettes de soleil, pour dissuader, mais qui ? La fermeture de l’espace public le jour de la fête nationale est un bon exemple de l’idée que l’on se fait de la démocratie. Certes, mais qui a encore envie de partager l’espace public avec les autres ? Et quels autres ? Hier, au volant de mon véhicule, traversant la ville pour aller chercher Daphné chez son grand-père, j’ai averti un type que son véhicule allait percuter le mien s’il ne s’arrêtait pas (il était en train de changer de file tel un fauve à l’affût de la plus rapide). Ce que, je suppose, il n’a pas supporté (qui ne prend pas tout avertissement pour un affront, tout conseil pour une gifle, toute remarque pour une insulte ?), puisque, réflexe viril, sans doute, baissant la sienne, il m’a invité à baisser la vitre de mon véhicule. Ce que je n’ai pas fait, évidemment : j’ai détourné le regard parce que le spectacle d’un type avec des flammes tatouées sur le bras au volant d’un gros suv en train d’interpeler tout en faisant des gestes quelqu’un qu’il ne connaît pas dans la voiture qu’il a failli emboutir quelques secondes auparavant a quelque chose de gênant — et de pathétique. Je l’ai entendu à travers la vitre qui criait : Eh oh ! et puis je ne sais plus quoi d’insignifiant. J’ai continué de l’ignorer jusqu’à ce que la circulation reprenne et qu’il obtienne enfin ce qu’il voulait : me passer devant. But ultime de l’existence : passer devant l’autre. Est-ce à cela qu’on peut réduire l’espace public ? Je ne le crois pas. Preuve décevante que je ne suis pas suffisamment désespéré parce que je devrais le croire : je serais un être meilleur si je le croyais, si je renonçais à toutes ces idées qu’on se fait quand on lit des livres de philosophie. Qui peut bien avoir envie de parler à qui ? Est-ce seulement parler ? Tout le monde préfère avoir raison plutôt que tort, mais partir du principe que l’on a raison, c’est le meilleur moyen d’avoir tort. Raison qui fait que les gens n’ont qu’une idée en tête : passer devant l’autre et que l’espace public est fermé le jour de la fête nationale. En revanche, peut-être que si tu opposes suffisamment d’indifférence au monde, le monde finira par te laisser en paix. Mais alors, tu finiras tout seul ? Ne le sommes-nous pas déjà ?