17.7.20

Je décide de créer quatre compartiments dans mon cerveau : l’un consacré à ce journal, un deuxième à la lecture de l’Homme sans qualités de Musil, un troisième à l’écriture d’un poème qui ne cesse de grandir et de changer de titre, et enfin un quatrième qui est censé être réceptif et accueillir les idées nouvelles, qu’elles soient bonnes à jeter ou non. Il y aurait bien de la place pour un cinquième, qui serait la partie traductrice de mon cerveau, mais je viens de finir la traduction de Feldman et aucun éditeur ne semble avoir l’intention de me confier le moindre travail. Je ne sais pas à quoi peut bien rimer une telle compartimentation, peut-être est-ce simplement une manière de mettre de l’ordre dans mes idées (vaste sujet) ou d’enregistrer, de prendre acte d’une organisation spontanée des activités. En vérité, je ne décide pas grand-chose : les choses se passent comme elles se passent, elles arrivent et moi, je les subis, je les accepte, je les aime, je les déteste, je les acclame, c’est selon. Depuis quelque temps, je cherche à écrire une manière de suite à mes habitacles, mais je n’y parviens pas : il y a des ébauches de choses que j’ai déjà écrites, des choses que j’ai envie d’écrire, mais ce n’est pas ce que je veux, trop proche ou trop éloigné de ce que j’ai déjà fait. Je me tape sur la tête (assertion littérale) parce que je ne trouve pas la bonne idée, mais je ne suis pas certain que ce soit une solution, encore moins la bonne solution. Quelle est la solution ? Je ne sais pas. Peut-être n’y en a-t-il pas. Peut-être faut-il simplement être réceptif, être accueillant, laisser les idées aller et venir, s’installer, même les mauvaises, on ne sait jamais de quoi elles seront faites, à la fin, si seulement il y a une fin. Je ne sais pas s’il y aura une fin. Il y a tant de chances que je ne choisis pas, que je ne décide pas consciemment de faire. Ce journal, je sais l’écrire, raison pour laquelle il m’arrive de ne plus avoir envie de l’écrire, je l’oublie, pour oublier de savoir l’écrire, et trouver un autre angle, une autre façon de voir les choses. Mais je ne choisis pas toujours d’écrire comme j’écris. Si j’essaie d’écrire quelque chose en ce moment, cela vient sous la forme d’un poème — ou de ce que j’entends par là et qui a trait à la forme, certes, mais surtout, je crois, à l’ouverture aux choses, aux sensations, à l’expérience du monde dans lequel celui qui écrit écrit —, aussi, essayant d’écrire une suite aux habitacles, qui relèvent plus de l’aphorisme, je tombe sur un vers, pas une sentence. Mais ce n’est pas moi qui choisis d’écrire comme ça. Alors c’est qui ? Je ne sais pas. Moi, aussi, probablement, mais différemment, un autre moi. Il y a tant de moi en moi. Il faut que je fasse une remarque supplémentaire : ces catégories (journal, poème, aphorisme, etc.) ne sont pas à prendre au pied de la lettre, comme quelque chose de strict, clos, des formes imperméables les unes aux autres : deux vers peuvent être un aphorisme, une remarque dans le journal, le propos d’un essai et une sentence, l’effondrement d’un poème ou sa bascule dans un autre. Ce sont moins des catégories stylistiques que des dispositions, moins des formes établies que des mises en marche de l’écriture. L’idée des formes établies laissent penser qu’il y a, d’une part, un contenu et, de l’autre, sa mise en forme, qu’un même contenu pourrait recevoir plusieurs mises en formes (ce qui serait, j’imagine une réplique de l’opposition binaire matière — forme) alors que, au contraire, il me semble que ces mots (journal, poème, aphorisme, etc.) ne sont que des noms donnés après-coup à une activité primordiale qui échappe à ces catégories, quand même elle les appellerait, ou du moins, qui (c’est le sens du mot « primordial ») est première par rapport à ces catégories, non qu’elle les fonde, mais elle est quelque chose de plus primitif qu’elles. La question que posent les catégories, question qui se réplique sur un mode plus général dans la littérature à genres littéraires, à la fois très généraux (le roman histoire, le roman noir) et très spécifiques (le roman post-apocalyptique), n’est pas de savoir comment on écrit, mais comment on accueille l’écriture, quelle attitude on adopte par rapport à elle, face à ce qui surgit d’on ne sait où, de soi, certes, mais de quel soi, de qui soi ? L’enfermement de la littérature (le genre roman et toutes ses subdivisions) dans le genre n’est que la version commerciale de l’enfermement du moi dans le style, dans une écriture qui est déjà informée avant même de s’écrire. Finalement, c’est la même attitude que l’on a face à la vie : se satisfait-on d’une vie prêt-à-porter, voire d’une vie sur-mesure, ou d’une vie que l’on fait intégralement soi-même ? Évidemment, pourra-t-on m’objecter, personne ne fait intégralement sa vie soi-même, il y a tant de choses qui me précèdent, qui sont là avant moi et dont je me sers. Mais justement, c’est toute la question : est-ce que je m’en sers ou est-ce elles qui se servent de moi ? Que faire de ce qui me traverse ? Une arme ou une âme ?