18.7.20

Qu’est-ce qui sépare l’existence de la vie bonne ? Qu’est-ce qui fait que nous ne parvenons pas, dans cette vie, sinon à une forme de sainteté (le concept est trop connoté pour être honnête), du moins à une forme de perfection qui rende la vie intégralement vivable et non partiellement ? Est-ce que la forme que nous donnons à notre existence est trop grossière ? Est-ce que les efforts que nous faisons n’étant jamais que partiels (chacun fait un effort de son côté), l’ensemble reste fondamentalement grossier ? Ou est-ce que, tout simplement, c’est ainsi que les choses sont ? Mais c’est quoi ça, être ? Quand on pense à ce qu’est un saint, par exemple, de quoi s’aperçoit-on, sinon que c’est quelqu’un qui s’est privé de beaucoup de choses, de la plupart des choses, de fait, que les autres, qui ne sont pas des saints, auraient tendance à appeler la vie ? Et que, par suite, la vie parfaite est une vie amputée, partielle. Or une vie amputée n’est pas une vie complète. Comment une vie incomplète pourrait-elle être une vie parfaite ? On le voit bien : tout ceci est contradictoire. La vie ordinaire n’est pas bonne par défaut et la vie extraordinaire, par excès. Quand, par la voix de Ulrich s’adressant à Diotime, Musil, dans l’Homme sans qualités, I, chapitre 101, suggère que la passion est une fonction de l’exactitude, qu’essaie-t-il de faire sinon de proposer une solution au problème de la vie (tout le roman, d’ailleurs, n’est rien d’autre que cela) ? La dissolution machienne du moi en ses composants (sensation, sentiment, pensée) revient à dire que nous ne vivons pas parce que nous attribuons la vie à une entité alors qu’il n’y a que des processus à l’œuvre. Nous hypostasions l’expérience, réifions l’activité pour l’assigner à un sujet qui n’est qu’une illusion. Il n’y a pas d’entité. Même sans une grande imagination, on voit avec quoi cela rime, résonne, en bon quinien : s’il n’y a pas d’entité, il n’y pas d’identité, ou quelque chose comme ça. Nous savons suivi la voie opposée à la voie musilo-machienne : nous postulons partout des entités (et donc : des identités, d’où toutes ces foutaises du genre, dont les esprits les plus mal intentionnés font leur fonds de commerce, au point de changer de sexe, de genre, d’identité, pour montrer à quel point toutes ces entités existent), alors qu’il n’y a que des procès, des choses qui sont sans cesse en train d’avoir lieu, de se produire, de devenir. Bon. C’est quoi, la vie bonne ? Personne ne le sait. Surtout pas ceux qui prétendent le savoir. Nous errons. Ce qui est à la fois tragique et magnifique. À condition d’accepter d’avancer dans une certaine obscurité, de ne pas partir de la lumière, mais d’envisager d’y parvenir, à la fin, dans très longtemps, peut-être jamais. Qui peut s’enorgueillir de savoir ? Je crois que c’est cela, le pire : croire savoir. Et s’adresser depuis ce promontoire fantasmé à l’humanité, à la vie. Comment ne pas se casser la figure ?