2.10.20

La bêtise s’arbore avec fierté. Jadis, on la cachait quand on se rendait compte qu’on en était victime (« Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, vous m’avez mal compris. »), on s’en moquait quand on l’apercevait chez ceux qui ne s’apercevaient pas de la leur. Monsieur Jourdain ne servait pas tant de repoussoir (objet universel de moquerie) que de miroir dans lequel tout le monde devait se regarder tôt ou tard, faire le bilan de sa propre bêtise, se regarder en face. Désormais, de sa bêtise, il faut être fier : l’hominidé à l’ego parfait tel qu’il est ne pouvant se tromper, toutes ses idées sont bonnes en tant que telles. La critique, dès lors, ne sert plus à rien. Elle s’épuise avant même de commencer son travail de découpage. Il n’est plus question d’argumenter depuis longtemps, on en constate les effets de plus en plus grossiers, simplement d’affirmer une position dont les présupposés, les contradictions éventuelles, les fautes de raisonnement sont ignorés délibérément. Qu’importe, en effet, si l’on dispose d’un accès direct au bien, son essence, qui permet d’affirmer sans trembler l’indiscutable vérité ? C’est la nuance qui, après avoir été ridiculisée, est bannie de l’espace public. Plus question de distinctions, de doutes, de réserves, l’horreur de la nuance culmine dans la haine du « mais », marque insupportable de la différence que l’on veut souligner. L’écart, le coin de rideau que l’on soulève pour faire passer un peu de lumière, voir ce qu’il se passe au dehors, le temps que l’on prend pour s’interroger, le silence gêné ou patient de qui ne sait, de qui doute, de qui a besoin de calme pour se faire son idée, la tête reposée, tous ces gestes sont inadmissibles, qui ne témoignent pas de l’adhésion immédiate et absolue à l’air du temps. Les esprits ont-ils été défascisés ? 

Couru un peu plus de 41 kilomètres cette semaine. Aujourd’hui, beaucoup de vent. Pourquoi me semble-t-il que c’est quelque chose de nécessaire, pourquoi me semble-t-il que, même si c’est long, si je parviens au bout de ce que j’ai commencé, j’aurais accompli quelque chose et que, si ce n’est pas le cas, ce que j’aurais fait durant ce temps-là, ne l’aura pas été en pure perte ? Alors que, d’un certain point de vue, je ne fais rien, je ne fais que courir. Qu’est-ce que faire quelque chose ? Ce n’est pas vrai, ceci dit, que je ne fais que cela. J’écris des pages dans ce journal, j’écris des pages dans mes éclaircies, j’écris des poèmes, je découvre des choses que je ne connaissais pas. Comme ces deux films de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub que j’ai vus hier. J’avais déjà entendu parler de leur travail, mais je n’avais encore rien vu. Moins par indifférence, paresse, que par l’absence d’une occasion. L’occasion, c’est Pierre qui lui a donné une présence, dimanche, quand il m’a dit que Straub et Huillet avaient fait un film sur Cézanne. Et quel film. Panoramique sur la Sainte-Victoire. Plans fixes sur des photos de Cézanne, des tableaux de Cézanne, des paysages peints par Cézanne, sur le fond de la voix de Danièle Huillet qui lit les déclarations faites par Cézanne à Joachim Gasquet. Même dispositif rigoureux, pas austère, mais précis, simple, exact, dans Une visite au musée, le deuxième film que j’ai vu d’elle et lui. D’ailleurs, je crois que c’est dans la visite au musée, que Cézanne parle de la simplicité, en fait l’éloge. Tâchant de suivre (ça va si vite), je note mentalement aussi qu’il dit qu’il lit Lucrèce. Pourquoi me semble-t-il soudain que c’est une évidence ?