8.10.20

Pas grand-chose. C’est ce que je devrais me contenter d’écrire aujourd’hui. Ces trois mots. Je gratte le fond de mes idées pour trouver quelque chose à répondre aux questions que Pierre me pose. Je devrais peut-être attendre demain. Mais qu’est-ce qui me garantit que demain ce sera mieux, que demain j’aurais quelque chose de plus intéressant à dire ? Non, autant écrire aujourd’hui et puis, si demain je suis victime d’une illumination incontrôlée, j’aurais tout loisir de substituer aux inepties de la veille les profondes vérités du jour. J’essaie de me donner une discipline, mais je n’y parviens pas. Tous les plans se cassent la figure. Il y a des parasites partout, et je sais que les parasites ne sont jamais que des excuses, enfin je crois, je ne sais pas, j’ai l’impression qu’il y a des parasites partout et que ce sont eux qui m’empêchent d’être moi-même. D’accord, mais c’est qui, moi-même ? Je ne sais pas. Je ne puis m’en faire qu’une idée, qui n’a de réalité que l’apparence. Et à en juger par celui que je suis, peut-être que si j’étais moi-même, je ne m’aimerais pas plus que je ne m’aime à présent. Oui, mais n’entre-t-il pas dans la définition du vrai moi-même de pouvoir m’aimer ? Bon, mais qu’est-ce que cela veut dire s’aimer ? Peut-être n’ai-je pas envie de m’aimer, peut-être ai-je envie de me haïr jusqu’à inventer quelque chose avec quoi je parvienne à m’identifier pleinement, avec quoi je me confonde parfaitement. Mais si je me confondais avec moi-même, s’il n’y avait plus le moindre écart, plus la moindre faille, plus le moindre interstice par où quelque chose d’autre pourrait passer, pourrait se passer, ne serais-je pas, bien que vivant, mort ? J’ai pensé à la mort, ces derniers jours. Je me faisais des remarques à son sujet, trouvant une consolation dans le fait que je vivrais sans doute moins longtemps que je n’ai vécu jusqu’à présent. Mais qui sait vraiment ? Tout le monde se raconte des histoires qui résistent plus ou moins bien à un examen attentif. La plupart de nos fables s’écroulent dès que nous les considérons sans complaisance. Comment faire pour arrêter de faire semblant ? Est-ce que tout faire n’est pas toujours un faire semblant ? À quoi est-ce que tout cela rime ? Pas grand-chose.