8.11.20

Ce matin, quand j’ai ouvert les volets, tout dehors semblait identique à la veille, et pourtant. Et pourtant, rien. Tout est encore identique à la veille. Je soupçonne le voisin d’en face d’être une voisine, et de passer ses journées collée à la fenêtre ouverte. À cause des recommandations sanitaires ? Je ne sais pas. Je ne vois pas assez bien de là où je me trouve, elle est trop loin et puis, si je zoomais avec l’appareil photo de mon téléphone portable, je ne verrais rien qu’une image floue, illisible, mais je ne le crois pas. Il me semble qu’elle ne porte pas de masque, cependant. Ce n’est donc pas à cause des recommandations sanitaires. Ou alors, elle ne les a pas comprises. Qui comprend encore quelque chose à quelque chose ? Se sent-elle moins enfermée ainsi, fenêtres ouvertes, que fenêtres fermées ? C’est une hypothèse acceptable, mais se vérifierait-elle si je traversais la rue pour aller lui poser la question ? Je n’en suis pas certain. Avant d’ouvrir les volets pour m’apercevoir que le monde était exactement comme il était la veille quand j’avais ouvert les volets, ce qui, quand on prend le temps d’y penser, est angoissant, j’avais consulté différents fils d’actualité. Sur l’un de ceux que je déroulais, stupide Thésée perdu dans le labyrinthe de l’information après qu’Ariane s’est suicidée, j’avais lu un commentaire étrange. Il était reproché à un article, qui tentait de donner une description de la réalité pas trop erronée (qu’il y soit parvenu ou non, l’article, c’est une autre question), d’être anxiogène. L’auteur du commentaire ajoutait que c’était la raison pour laquelle il avait quitté le journal. Alors que moi, par exemple, eh bien j’aurais trouvé que c’est la réalité qui est anxiogène. Mais il est vrai qu’il est plus douloureux de quitter la réalité que de quitter un journal. Après m’être fait cette remarque à moi-même, Nelly dormait ou faisait semblant de dormir à côté de moi dans le lit, et je crois que Daphné ne s’était pas encore levée, après m’être fait donc cette remarque à moi-même, je me suis demandé si c’était bien vrai qu’il serait douloureux de quitter la réalité. Et si, au contraire, malgré tous les démentis véhéments que nous nous empressons d’opposer à cette idée dès que quelqu’un l’émet, démentis d’autant plus véhéments, ai-je envie de dire, que l’idée vise juste, nous passions notre temps à quitter la réalité. Moins sur le mode de l’absence, de la fuite, que sur celui du travestissement, de l’altération. La réalité est là, ai-je envie de dire, mais tu t’empresses de la faire autre parce que tu ne veux pas, tu ne peux pas, voir la réalité en face. Je me suis levé, j’ai traversé l’appartement, et je suis allé regarder par la fenêtre. À la fenêtre de la voisine d’en face, il n’y avait plus personne, mais la fenêtre était toujours ouverte. Est-ce qu’à force d’ennui, on invente quelque chose qui ressemble à s’y méprendre à la réalité, mais n’est pas elle ? Mais pourquoi sinon pour s’y méprendre ? On s’escrime à se méprendre sur la réalité dans l’espoir de la supporter sans s’apercevoir que, se méprenant sur elle, on la rend insupportable. Tout tient-il en cela ? Dehors, la lumière perce à travers les nuages et tombe éclairer les îles. C’est beau, me dis-je. Mais peu importe comment je regarde, je ne peux pas ignorer ces deux grues, bleues et jaunes, taches perpendiculaires sur la gauche de mon champ de vision. C’est hideux, aussi. Qu’est-ce à dire ? Probablement rien. Sinon qu’il faut tout voir, tout entendre, tout sentir pour essayer de comprendre quelque chose à quelque chose. La réalité n’est pas moins supportable d’être prise pour ce qu’elle est.