9.11.20

Cette nuit, j’ai rêvé que Romain G. et moi (Romain G. est l’un de mes amis de jeunesse), nous avions rendez-vous avec Roger Federer. Ce devait être quelque chose de suffisamment important pour que j’écrive sur les réseaux sociaux « A rendez-vous avec Roger Federer. » (corrigé ensuite en « Ai rendez-vous avec Roger Federer. »). Mais, très vite, le rêve a tourné au cauchemar. Pour des raisons tenant à l’emploi du temps de la star et à la structure labyrinthique du vaste complexe sportif où je me trouvais et où le rendez-vous devait avoir lieu, il s’est avéré que je ne parviendrai jamais à me rendre à ce rendez-vous. Plus l’heure du rendez-vous approchait, plus l’excitation était forte, manifestée notamment par l’envoi de nombreux SMS, et plus il me semblait évident que j’allais le manquer. Il a fallu que je me réveille et que je me dise Mais qu’est-ce que je peux bien en avoir à faire de Roger Federer ? pour que ce cauchemar prenne fin. Étrange. Est-ce que la lecture des premières pages des Cahiers de Cioran et l’écoute de la cantate de Bach Ich hatte viel Bekümmernis (par Ton Koopman, en tête d’une perspective d’écoute totale des cantates de Bach) m’avaient prédisposé à rêver ce cauchemar ? Je ne le crois pas. Mais c’est ce qu’il s’est produit. Y pensant dans la matinée, je me suis arrêté sur l’incongruité de la présence de ce personnage dans mes rêves, personnage dont, si je connais son existence, je ne me soucie guère. Que vient faire Roger Federer dans mes rêves ? me suis-je demandé. Et, me posant la question, j’ai certes dégagé une interprétation plus ou moins sauvage du rêve, qui n’a rien de bien complexe ni de bien original, mais je ne touchais pas encore au cœur de ce qui me dérangeait dans la présence de ce personnage. Alors, je me suis dit : Mais que faut-il faire pour échapper à notre civilisation et à sa culture ? Que faut-il faire pour ne plus subir cette pollution mentale à laquelle l’industrie civilisationnelle nous expose quotidiennement à un degré que nous ne soupçonnons même pas ? Nous sommes tellement contaminés, les contenus de l’industrie civilisationnelle sont si profondément sédimentés dans notre imaginaire, qu’aucune thérapie ne semble plus en mesure de nous dépolluer, et on n’acquiert jamais d’immunité. Est-ce que j’exagère ? me suis-je demandé ensuite. En un sens, oui. Mais, en ce sens-là, l’exagération est nécessaire parce qu’il s’agit de lutter contre un phénomène total, omniprésent et omnivore. En un autre sens, et à peu près pour la même raison, non. Non, je n’exagère pas parce que c’est un phénomène total, omniprésent et omnivore, et je suis probablement en-dessous de la réalité. Un mot de vocabulaire, à présent. Cette expression industrie civilisationnelle ressemble à l’adornienne industrie culturelle ; elle en est comme la fille, si j’ose dire, signifiant que c’est l’ensemble de la civilisation qui est traitée comme produit de l’activité économique : tout est économique. Et mes rêves subissent ce processus d’économisation globale dans leur symbolisme vulgaire, populaire, capitaliste : Roger Federer comme image de la gloire. Pauvreté absolue de la richesse.