11.11.20

Manière de printemps en hiver. Azur. De loin, les nuées semblent des signes de ponctuation ou bien des morphologies organiques en perpétuel changement. Mais le soleil ne trompe pas. Pâle, malgré des notes citron qu’on devine çà et là. Dehors, ainsi, tout paraît normal. Rien ne l’est, en vérité. Tout le monde a si bien pris l’habitude de faire comme si depuis des décennies qu’on s’y méprend. Les héritiers sont des rebelles. Les autres posent problème. Et la phrase énoncée pour énième fois « Rien n’a de sens » n’en a pas plus d’être répétée. Idem pour tout. Tu as beau multiplier les signes que quelque chose, la multiplication de ces signes n’implique pas la chose dont ils sont supposés être la preuve multipliée. Daphné dit : « Dieu n’existe pas. » Et moi : « Quelle preuve as-tu pour cela ? » Façon d’induire, c’est ce que je veux dire, qu’il faut toujours soumettre à la question ses propres opinions, à défaut de quoi ce ne seront jamais que cela : des opinions. Ce que je lui dis aussi. Hier, lisant encore les Cahiers de Cioran, ma lecture du moment avec le Port-Royal de Sainte-Beuve, j’ai noté cette phrase : « Le bruit me rend fou, particulièrement celui de la radio qui me jette dans des convulsions d’épileptique. La civilisation, qu’on ne s’y trompe pas, c’est la production du bruit, l’organisation du vacarme. Qu’une vieille immonde ait la faculté de vous rendre la vie intolérable rien qu’en tournant un bouton, cela dépasse l’entendement. La technique confère à n’importe qui des pouvoirs de monstre. Tout compte fait, la nature valait mieux. Et puisque l’homme n’est plus maître de ses créations et que son œuvre se révèle de plus en plus néfaste, vivement la guerre atomique ! » où j’ai reconnu quelque trait de ma personnalité en même temps que j’y ai vu tout l’absolu ridicule. Vanité de la vanité : il déplore sa gloire, regrette les dîners en ville. Cioran se complaît à être ce médiocre lui-même. Avoir conscience de ses contradictions, cela ne signifie pas être en mesure de les dépasser. Souvent, Cioran me touche par son inaptitude dialectique. C’est comme si les antinomies lui encombraient les mains. Oh, ne te méprends pas : je suis comme lui. En fait, nous sommes tous comme lui. Quelquefois, au prix d’un effort surhumain, nous arrivons à surmonter une contradiction parmi tant d’autres indépassables, mais la plupart du temps nous ne les voyons même pas ; nous sommes privés de lumière. Et puis, nous ne sommes pas de la même époque. Un habitant de la Terre du xxe siècle pouvait encore en effet caresser le rêve d’une fin sublime, d’une grandiose apocalypse. Un feu d’artifice final. À nous, même cet ultime espoir nous est refusé : nous n’avons plus que des frayeurs saisonnières, des angoisses passagères, rien qu’un cachet avalé ou une dose injectée ne puissent dissiper. Nous crevons à vif de notre médiocrité. Et inspectons, désespérés, le fond de notre assiette pour y dénicher la preuve dernière de notre immoralité. — Qu’importe ? M’étant couché avec Bach, je me suis éveillé avec lui. Ce matin : « Gott ist mein König », où j’entends Tat und Macht au lieu de Tag und Nacht ist dein. Piètre germaniste.