12.11.20

Quand quelque chose de désagréable te poursuit, que faut-il y faire ? Le brûler ou l’ignorer ? À supposer qu’il y ait quelque chose à faire. Rien n’est moins sûr. Je choisis le deuxième terme de l’alternative. Un peu comme si je déclarais : Je suis au-dessus de ça ! Mais si c’est une preuve de noblesse, elle est du pauvre. Le quelque chose en question (un artiste dont je préfère taire le nom dans l’espoir de l’oublier au plus vite bien qu’il s’entête à me refuser cette jouissance) se moque bien de ma noblesse : il accepte les honneurs qui engraissent. Il est d’ailleurs gras, vieux, chauve et laid. Caricature ridicule. Mais moi, dont la crinière respire la vitalité, qui ne suis pas encore tout à fait décrépit, et qui cours tous les jours ouvrés que Dieu fait, qu’ai-je sinon mes yeux pour pleurer sur le triste sort de mes poches désertées ? Il vaut mieux être noble que corrompu, certes, j’en suis convaincu. Mais ce trait de caractère, ce port de tête altier même dans l’adversité, ne se heurte-t-il pas à la réalité que d’aucuns ont échafaudée pour y triompher ? Ce n’était pas ce dont j’avais envie de parler aujourd’hui. Qu’y faire ? Rien, c’est encore le mieux. Narrer les choses telles qu’elles se présentent. Les voir telles qu’elles sont. Garder dans un coin de la tête l’idée des choses telles qu’elles devraient être ou, du moins, telles je voudrais qu’elles fussent. Ce matin, voilà ce dont j’avais envie de parler, pour expier les excès de la veille, je suis allé courir. Une heure. Cadence modérée. À peine plus de dix kilomètres parcourus. Mais le but n’était pas d’aller vite. L’acte même était le but. Et courant, je sentais bien que j’étais heureux non de courir, mais heureux tout simplement. Bonheur intransitif, qui ne se confond pas avec le pur être-là, n’est pas végétatif, mais actif. Activité pure, autotélique. Si elle ne l’est pas tout à fait (je cours pour ou contre quelque chose, de passé et d’à venir), cependant que je cours, rien n’existe que ce déplacement. Me mouvant, je ressentais cette joie pure, qui me fit me demander : est-ce que je pourrais courir toute la vie ? Il est probable qu’il ne vaille mieux pas. Mais le plus important est ailleurs. La vie accomplie se manifeste ainsi : ce que je fais, je dois pouvoir vouloir le faire à l’infini. Tout le reste n’est qu’approximation, ersatz, forme dégradée, médiocrité. À quoi nous sommes certes contraints au quotidien sans pour autant ne devoir nous y résoudre. À quand la perfection ?