21.11.20

En fin de matinée, je suis sorti faire un tour dans ma cage invisible et, pendant ce temps qui semblait à peu près libre, j’ai écrit un poème en me le disant à moi-même en silence. Ce qui est l’une des activités les plus humaines que je connaisse. Le reste me semble triste, convenu, sous des dehors de gentillesse, de bienveillance et d’humanité, humiliant : des gens parlent à des anonymes dont ils ignorent tout pour, prétendant tout connaître d’eux, leur dire comment vivre leur vie, à quoi penser et comment y penser, comment jouir, comment rêver, comment organiser leur intérieur et décorer leur extérieur, comment dormir, comment se droguer, comment s’enfermer dans une réalité qui semble ouverte mais qui est réduite à un tout petit espace mental dans lequel il est impossible de faire le moindre mouvement sans se sentir rapetissé. Minuscule univers, de fait. Dans mon kilomètre carré, c’est vrai sue je tourne en rond, mais d’où vient alors cette impression qu’il y a beaucoup plus d’espace pour moi que dans tout ce monde social où pourtant on parle, on ne cesse d’ajouter du langage à du langage. Sur une photo où figuraient des gens connus qui posaient ensemble pour faire la promotion de leur activité télévisée, j’ai été aveuglé par les sourires et les dents blanches de ces simili personnes, j’ai cru voir des machines à vendre de la joie toute prête, en conserve, et je me suis dit à quel point ces visages qui sourient et ces dents qui brillent contrastent avec ces visages masqués que l’on croise dans les rues pendant son heure de promenade légale et tous ces corps qui s’écartent de toi quand tu t’approches d’eux. Malgré moi, me suis-je empressé d’ajouter, ce n’est jamais que malgré moi que je m’approche d’eux, ce n’est pas quelque chose que je désire, les côtoyer, non. Est-ce que les visages souriants et les dents carnassières à la télévision sont la condition de l’acceptation sociale des visages tristes derrière leur masque clinique de petite santé ? Est-ce qu’il faut rire, émouvoir, enjoindre, réprouver, exciter, condamner dans un monde parallèle pour que les rapports humains soient normalisés jusqu’à l’asepsie dans le monde réel ? Est-ce qu’il faut simuler un monde idéal en deux dimensions pour rendre tolérable un monde infernal en trois dimensions ? Dans l’épaisseur des choses, des êtres, dans l’air entre les choses et les êtres, ne se défont-ils pas, ces simulacres d’existence, ces parodies de savoir, ces sinistres imitations de la jouissance — l’inclusion universelle dans l’absence de dialogue. Mettant un pied devant l’autre, qu’est-ce que je sentais sinon que mon existence était justifiée par le simple fait d’être là ? Je suis celui qui justifie ma propre existence. N’ont besoin de directeurs de conscience que les faibles d’esprit. Mais pourquoi sont-ils faibles d’esprit, si ce n’est qu’ils ont besoin que quelqu’un d’autre — et j’entends : le grand autre qu’est la société — vienne les justifier, c’est-à-dire : leur impose une manière d’être qu’ils pourront s’approprier. Mettant un pied devant l’autre, je n’ai qu’une seule manière d’être : celle-là même que je compose en avançant. Je sais que je tourne en rond, je sais que je suis prisonnier, je sais que je ne jouis que d’une liberté minimale, que les promesses de libération sociale, raciale, sexuelle, politique, ne sont que des mensonges, des leurres pour détourner mon attention, et c’est pourquoi je la concentre mon attention, sur la qualité de l’air, sur l’espace tout autour de moi, sur la sensation de mon corps qui se déplace, sur les phrases que je forme déambulant autour de nulle part. Une fois rentré de ma petite sortie autorisée, je m’assois à mon bureau, note les phrases que je m’étais récitées, et considère, en dépit de l’étroitesse du périmètre légal, toute l’étendue parcourue.