23.11.20

Cette nuit, j’ai encore été interrompu dans ma prière par une question grammaticale : Parlant à Dieu, me suis-je demandé, faut-il que je m’adresse à Lui en le tutoyant ou bien en le vouvoyant ? J’ai essayé de reprendre ma prière, mais la question, de nouveau, s’est posée. Faut-il dire : Ô mon Dieu, Vous qui… ou Ô mon Dieu, Toi qui… ? Spontanément, il me semblait que j’avais tendance à vouvoyer Dieu, mais saint Augustin ne tutoyait-il pas Dieu dans ses Confessions ? J’essayai alors de tutoyer Dieu, mais il y avait quelque chose qui sonnait faux et, comme je n’ai jamais lu les Confessions que dans une traduction, je ne pouvais avoir nulle certitude. Je me suis arrêté quelques instants pour tâcher de savoir pourquoi. Je me suis dit : Il faut respecter Dieu, donc le vouvoyer, mais le tutoiement est plus intime, plus sincère. Certes, mais n’exprime-t-il pas une forme de démesure : celle de vouloir s’adresser à Dieu comme à un semblable, un copain avec qui on boit une bière ? J’avais complètement perdu le fil de ma prière. Qu’est-ce que je voulais dire à Dieu, déjà ? Impossible de m’en souvenir. Et puis, je me suis demandé : N’est-ce pas étonnant de se poser ces questions théologiques avant même de se poser la question autrement plus profonde de la foi ? Parce que, en effet, si l’on m’interrogeait pour savoir si je crois en Dieu, je serais bien en peine de répondre. D’où cette question encore plus étrange que la question grammaticale : Mais Jérôme si tu ne crois pas en Dieu, pourquoi est-ce que tu t’adresses à Lui en prière ? Et c’est vrai que cela peut sembler étrange, même si je ne dirais pas que je nie l’existence de Dieu, disons que je ne l’affirme ni ne la nie, je suspends mon jugement sur la question dans l’attente de preuves supplémentaires, ce qui revient, je n’en doute pas un seul instant, à être athée, même si ce n’est pas un athée positif (ou négatif), mais un athée sceptique, bref, étrange, de parler à quelqu’un dont on n’est pas capable de dire si l’on croit en lui ou non parce qu’on ne sait pas s’il existe ou non. Est-ce que ce sont les prémices de la folie ? Ou alors est-ce que, ne trouvant personne à qui parler dans la vraie vie, pour ainsi dire, on cherche quelqu’un d’autre à qui s’adresser dans une autre forme de vie, à qui dire ce que l’on a de plus intime à dire, ce que l’on n’ose dire à personne ? Mais alors pourquoi, moi, au moment de m’adresser à lui, est-ce que je ne pouvais pas le faire le plus simplement du monde, dire les phrases comme elles venaient, au lieu de m’interroger sur le comment, sur la façon de faire, sur la manière de dire ? Faut-il donc que tout soit toujours si compliqué ? Ne serais-je pas beaucoup plus heureux si je cessais de m’interroger sur les manières de dire pour dire tout simplement ? Non, parce que les manières de dire sont des manières de vivre. Ce qui n’a rien à voir avec la question inepte du style. Mais avec la forme que l’on donne à sa langue, que l’on donne à sa vie. La vie de celui qui tutoie Dieu et la vie de celui qui le vouvoie ne sont pas la même vie, elles appartiennent pour ainsi dire à deux univers différents. Cioran, Cahiers : « Une œuvre de quelque poids ne procède pas de recherches verbales mais du sentiment absolu d’une réalité. Ni Saint-Simon, ni Tacite ne trempèrent dans la littérature. Ils étaient écrivains, ils n’étaient pas littérateurs. Un grand écrivain vit dans le langage ; il ne s’en préoccupe pas de l’extérieur. Il ne médite pas sur le style ; il a son style à lui. Il est né avec son style. » Étrange innéisme. Étrange volonté de sauver le style. Alors que le style n’est rien. S’interroger sur les manières de dire, c’est le contraire du style : dans le vocabulaire de Cioran, c’est se préoccuper de la langue de l’intérieur. Mais cette opposition est absurde : on ne naît avec rien, un corps tout juste fait, qu’il faut des années pour développer, on ne naît avec rien, et surtout pas le langage. Le langage est tardif, poli ; l’idée d’une langue naturelle est une contradiction dans les termes. Il suffit de voir un enfant aux prises avec la langue, même un enfant qui parle bien, pour se rendre compte de l’ineptie d’une langue, et a fortiori d’un style inné. Les questions de langage ne sont pas négligeables, mieux : on ne saurait en faire l’économie, ce sont des questions éthiques, tant il semble clair qu’il n’y a pas de différences entre la manière dont on écrit et la manière dont on conçoit la vie.