22.11.20

Je voulais raconter quelque chose de drôle, mais je ne le ferai pas. Peut-être que ce n’est pas si drôle que ça. Ou alors, pour que ce soit drôle, il faudrait donner des noms, et je n’en ai pas envie. Je n’ai pas de goût pour les arguments ad hominem, surtout quand ils touchent des femmes, ils donnent l’impression que l’on veut polémiquer, en découdre avec quelqu’un, redresser des torts, ou je ne sais trop quoi, alors que ce n’est pas du tout ce que l’on cherche, tout au plus à souligner les travers des gens. Mais quelle importance, me diras-tu ? Et justement, pas beaucoup, raison pour laquelle je n’écris pas ce que j’avais prévu d’écrire. On s’imagine qu’on va changer quelque chose, mais ce n’est pas vrai, on ne fait jamais que convaincre les convaincus ; tout cela marine dans une telle quantité d’indifférence, d’approximation, j’allais dire de médiocrité, mais c’est plus spécifique que cela, qu’on ne voit même pas de quoi on pourrait parler. De quoi est-ce que je pourrai parler si je ne dis pas ce que j’avais prévu de dire ? Je m’autocensure, c’est vrai, je devrais dire tout ce que je pense, sans filtre aucun, tout laisser sortir, ne rien retenir, mais ce serait si adolescent, témoignant d’un manque criant de maîtrise, et au final de confiance en soi. Est-ce à dire que j’ai confiance en moi ? Ce n’est pas ce que je veux dire. Hier, regardant un film qui n’avait que peu de rapport avec cela, il y avait bien longtemps que je n’avais pas regardé un film, mais passons, j’ai été ému par ce moment où le personnage principal voit ce à quoi il consacre sa vie reconnu, j’ai été ému, non à cause du film, à cause de mon interrogation à moi, qui me pose la question : est-ce que ce que je fais sera reconnu un jour ? Il y a une différence entre le personnage et moi : l’échec pour le personnage, ce serait que ce qu’il fait ne soit pas reconnu tandis que, pour moi, l’échec, ce serait de ne plus faire ce que je fais. Il m’arrive de m’interdire de dire ce que je veux dire parce que je ne prêche pas pour une paroisse, je n’ai pas un point de vue localisé sur les choses, les gens. Je me vois sur le point de dire quelque chose et je me refuse à le faire parce que ce n’est pas ce que moi, j’ai envie de me faire être en le disant. Je n’ai pas de point de vue localisé, j’entends par là que je ne parle pas d’un point de vue extérieur à moi, je ne parle pas au nom d’un groupe, d’une classe, d’une caste, d’une secte, d’un ensemble d’individus qui partagent telle ou telle préférence sexuelle, tel ou tel rapport au genre, à la religion, à la famille, à la politique ; je suis un individu qui parle à des individus, et le fait qu’une telle parole soit à peu près inintelligible ne signifie pas qu’elle n’ait pas de sens, mais qu’il n’y a pas grand monde pour comprendre ce sens. Alors, me diras-tu, pourquoi est-ce que ne je renonce pas à cette parole au profit d’une autre, plus intelligible, source de reconnaissance ? Parce que je crois que c’est temporaire. Et que la reconnaissance peut attendre, la parole pas.