24.11.20

Plusieurs fois ces derniers jours que je me retiens de dire quelque chose. Si j’interroge les raisons de ce non-dire, et si j’essaie d’y répondre avec la plus grande honnêteté possible, je crois que je ne dis pas ce que j’ai d’abord voulu dire parce que je sais que cela ne sera pas compris. Est-ce incompréhensible ? Non. Est-ce que ceux à qui je voudrais m’adresser ne sont pas capables de comprendre ? Ce n’est pas une question de capacité. Pas même une question de volonté. Je me reproche souvent, ces derniers temps, de manquer de volonté. Mais ce n’est pas de volonté que je manque — je veux et sais ce que je veux —, pas de volonté, mais de vitalité. Et je pense à cette phrase aux accents nietzschéens que Clarisse prononce dans l’Homme sans qualités (chapitre 14). Je la cite : « Clarisse dit : “Pouvoir s’interdire quelque chose qui vous nuirait est une preuve de vitalité. L’homme épuisé est attiré par ce qui lui nuit !” » Il ne suffit pas de vouloir, encore faut-il l’énergie de sa volonté, et c’est cela, la vitalité, l’énergie qui réalise la volonté. Il ne suffit pas de pouvoir comprendre, ni de vouloir comprendre, encore faut-il l’énergie d’y parvenir, la vitalité, c’est-à-dire : la vie qui va avec la volonté. La vie de qui réalise sa volonté n’est pas la même que celle de qui ne la réalise pas. Ces deux vies appartiennent à deux mondes qui ne communiquent pas, ne peuvent pas communiquer entre eux. N’est-ce pas la raison pour laquelle les gens ne se comprennent pas : parce qu’ils vivent dans des mondes qui se ressemblent mais ne sont pas les mêmes, parce qu’ils vivent dans des mondes qui se ressemblent tellement qu’on ne perçoit pas la différence, infime peut-être, qui change tout ? Quand je ne dis pas ce que je voudrais dire, je perçois cette différence qui change tout, je perçois tout ce qui sépare ma phrase de sa compréhension. Pourtant, la vitalité, la réalisation de la volonté, n’est pas une donnée essentielle de l’individu, ce n’est pas quelque chose d’inné, cela tient beaucoup plus de la pratique, de la discipline, que de dispositions avec lesquelles on est susceptible ou non de naître. Je voudrais dire ceci : les exploits ne sont pas intéressants. Mais tout le monde se passionne pour les exploits. Il faudrait être plus fin que cela, et la finesse est une affaire de compréhension. La vitalité d’un peuple ou de notre espèce, disons-le, puisque c’est de cela, au final, qu’il s’agit, la vitalité de notre espèce ne se mesure pas à la capacité de certains de ses membres à faire quelque chose d’extraordinaire, mais à l’ordinaire de l’ensemble des membres. Un athlète parmi une population d’obèses est un monstre. N’est-ce pas, d’ailleurs, de plus en plus, la forme que prennent les gens qui occupent les écrans où les exploits ont lieu : des êtres difformes, disproportionnés, sans harmonie aucune ? Cependant que la majorité, elle, s’harmonise, prise qu’elle est dans une sorte de lourdeur d’où nul ne semble vouloir s’extirper. À qui parler, sinon à ce que j’écris ? Question que je me pose. Qui concerne aussi le lien entre le monde social et moi, si ténu qu’il pourrait se rompre sans que nul ne s’en aperçoive. Serait-ce un mal ? Je ne sais pas. Or, le lien entre le monde social et moi n’est pas le même que celui qui existe entre l’espèce et moi. Je suis de part en part relié à l’espèce humaine. Elle me traverse et je la pénètre. À qui parler, dès lors, sinon à tous — à tous en tant qu’espèce ?