26.11.20

Je remplis un tableau à partir duquel je suis l’évolution de mon poids grâce à une infographie visuelle assez simple mais efficace en forme de courbe de couleur bleu qui me permet de voir en clin d’œil les progrès pondéraux que j’ai réalisés depuis n jours. Mes progrès, c’est-à-dire : le déclin de la courbe. C’est absolument débile, mais je le fais quand même. Je pourrais faire un effort de mémoire et calculer de tête que, je cite les données brutes telles qu’elles sont archivées dans le tableau, depuis le 22.11.20, j’ai perdu trois kilogrammes, mais le tableur donne une dimension plus objective à la démarche : si je me contentais d’enregistrer ces informations dans ma tête, ne seraient-elles pas purement subjectives, qu’est-ce qui me prouverait que je ne me mens pas à moi-même ? La balance, peut-être ? Je pourrais certes écrire n’importe quoi dans les cellules du tableur, mais il y aurait là quelque chose de malsain, comme si je me plaisais à me moquer de moi-même, alors le monde s’en charge suffisamment bien pour que je n’aie pas à le faire moi-même (n’en rajoutons pas). Le fichier dans lequel ces informations relatives à ma personne sont enregistrées s’appelle Courbe. On pourrait trouver une dimension ironique à ce titre, mais il n’en est rien, il nomme simplement son objet, tel qu’il est, tel qu’il cherche à être. Est-ce que le fait d’enregistrer les variations de mon poids et de les représenter graphiquement via une courbe m’aide à perdre du poids ? Je ne suis pas certain que ce soit la bonne question, mais je crois que la réponse est oui. Je vois les choses comme elles sont, et c’est un bon début pour ne pas se perdre au milieu d’elles, pour ne pas errer sans jamais entrevoir la lumière dans le labyrinthe délirant des choses telles qu’on s’imagine qu’elles sont alors qu’elles sont tout à fait autre : elles sont comme elles sont. Voir les choses comme elles sont — y a-t-il un autre but à atteindre, une autre façon de sortir du labyrinthe ? Avant de consigner par écrit ces réflexions, à cause d’une conversation que j’ai eue hier au téléphone avec mon ami Pierre Parlant, j’ai consulté les commentaires de lecteurs tels qu’on peut les lire sur Amazon à propos du dernier livre d’une présentatrice d’émissions de vulgarisation philosophique. Et j’ai été frappé par la déception qui s’y manifestait. Nombre de lecteurs se sentaient floués par le titre, la campagne de promotion, le livre même. Mais bizarrement, pas par l’auteur. Mais ce qui m’a étonné, moi, ce n’est pas tant l’expression de cette déception, que la déception même. À quoi, me suis-je demandé, à quoi s’attendant donc ces gens qui achètent des livres ? Ces gens qui regardent la télévision et qui achètent des livres après avoir vu leurs auteurs en faire la promotion à la télévision s’imaginent donc qu’on leur dit la vérité à la télévision, et que les livres qu’ils achètent sont bien des livres, au sens de l’idée obsolète qu’il arrive qu’on se fasse encore parfois d’un livre en France, pas simplement un support de communication grossier et fabriqué à la va-vite pour s’écouler par palettes entières auprès d’un public captif parce que crédule et crédule parce qu’abruti ? Eh bien, oui, c’est ce que le public s’imagine, qu’on lui dit la vérité, et c’est d’autant plus incroyable que, certains, le nez dans la chose qu’ils ont achetée (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit : acheter), se rendent bien compte que la chose dans laquelle ils ont le nez sent mauvais, mais ils ne semblent pas en mesure de tirer les conclusions qui devraient pourtant s’imposer à un individu doué de capacités mentales normales, médiocres même, mais normales, du moins ne le disent-ils pas sur Amazon, qu’on leur ment, sciemment, qu’on fait passer des vessies pour des lanternes dans le but de leur faire dépenser de l’argent et de s’enrichir. Non, ils se contentent de dire qu’ils sont déçus. Alors qu’ils ne sont pas déçus, non, ils sont débiles (débile, comme dirait Daphné, au double sens de faible et de bête). Ils sont incapables de voir les choses comme elles sont. Pourquoi les traiterait-on autrement qu’on les traite, dès lors, c’est-à-dire : pourquoi leur donnerait-on à manger autre chose que ces pâtées infâmes qu’on leur vend dans les supermarchés, pourquoi leur ferait-on écouter autre chose que la bouillie inaudible qu’on leur fait entendre dans les supermarchés, pourquoi leur ferait-on lire autre chose que la glue illisible qu’on leur fait acheter dans les supermarchés, pourquoi en effet puisque, même quand ils se rendent compte que ce qu’ils prenaient pour la vérité ne l’est pas en vérité, ils n’en tirent pas les conclusions qui s’imposent : le suicide ou la conversion, mais se contentent d’être tout bêtement déçus ? Qu’il faut être con, me suis-je exclamé à l’intention de moi-même, qu’il faut être con, me suis-je écrié dans le silencieux dialogue intérieur de mon âme enflammée avec elle-même, trois fois, qu’il faut être con pour être déçu par un livre d’Adèle Van Reeth, putain, me suis-je dit en bon français, putain, qu’il faut être con ! Ce qui n’est pas une considération particulièrement charitable, certes, pas plus qu’elle n’est exprimée dans un langage des plus châtiés, non, mais elle n’en demeure pas moins précise, exacte, juste, indiscutable, bref : vraie. Et puis, j’ai regardé la page Wikipédia à elle consacrée (quitte à m’enfoncer, me suis-je dit, autant aller racler le tréfonds du mal) et je me suis rendu compte que nous avions un point commun Adèle Van Reeth et moi : tous deux, en effet, nous avons échoué à l’oral de l’agrégation de philosophie. Et je me suis demandé ce qui, le fait de coucher avec n’importe qui mis à part, nous distinguait, elle et moi. J’ai pensé à la probité. Et puis je me suis ravisé. De nouveau, j’ai jeté un coup d’œil sur la courbe de mon poids et j’ai pensé à tous les kilogrammes qu’il me restait encore à perdre avant de pouvoir m’estimer satisfait. Quand j’aurai perdu tous ces kilos, me suis-je interrogé, est-ce que tu crois que je pourrais devenir aussi célèbre qu’elle ?