27.11.20

Sortir de sa tête, cela ne signifie pas s’installer dans la tête d’un autre. Je viens de lire 380 pages des quelque 1000 que comptent les Cahiers de Cioran (un peu moins), et j’ai été littéralement assommé par une telle laideur. Cette rare complaisance à se peindre sans fard, à jouir de sa bassesse, à étaler ses maux physiques, ses faiblesses morales, à se plaindre du monde pour mieux s’y précipiter — ventre à terre, à courir le dîner en ville, le cocktail, à médire de tous ceux qu’il y croise et de lui-même qui s’y trouve, à haïr Paris sans jamais cesser d’affirmer qu’il ne peut vivre ailleurs (quel cliché ! quel ridicule !), à ne quitter la ville que pour passer, je cite, le « dimanche à la campagne ». Mentalité de la classe moyenne naissante. Mentalité typique du XXe siècle. Est-il étonnant dès lors que Cioran ait fasciné et fascine encore la moribonde intelligentsia parisienne ? Il en est comme le concentré, l’expression pure, la quintessence : nombrilisme, ambition en cercle restreint (pas question de conquérir le monde, non, le petit-bourgeois dans l’âme ne voit pas si loin, rien que de faire son petit trou dans le monde des lettres des cinq et sixième arrondissements de la capitale), amertume, rancœur, médisance, bassesse, manque d’énergie réelle, aucune faculté d’invention, zéro originalité (d’où les dénonciations répétées de l’originalité : comme on ne l’est pas soi-même, original, c’est que l’originalité est mauvaise — absolument tout est du même ordre dans la raison égocentrique de Cioran). En tant qu’écrivain, le dernier des hommes, l’homme du ressentiment dans toute son abjection, c’est lui. Est-il étonnant (bis) qu’il critique Nietzsche au prétexte que sa philosophie prône le contraire de ce qu’il était, à savoir : la santé alors qu’il était malade ? Ce n’est pas que Cioran ne comprend pas, c’est qu’il ne comprend que trop bien et se trouve dans l’incapacité de se métamorphoser, enfermé qu’il est dans ce qu’il est, prisonnier de ce monde étroit, de cette représentation bornée qui se joue dans sa tête. Quand il aperçoit Sartre dans la rue, on sent toute sa jalousie qui remonte à la surface, sa haine viscérale de la vie, une haine — et c’est ce qu’il y a de plus répugnant chez Cioran —, une haine qui ne le conduit pas au suicide, à l’autodestruction, mais le nourrit, au contraire ; mort à 84 ans en n’ayant eu de cesse de se plaindre, c’est le fiel qui fut son véritable aliment. De Nietzsche aussi comment pouvait-il comprendre cette aspiration à la grande santé, lui dont les maux — c’est-à-dire : la petite santé — constituent le matériau brut, alors que chez Nietzsche, qui ne cesse pourtant d’en faire l’inventaire détaillé, ils font l’objet d’une mise en ordre, d’un régime ? Comment pouvait-il comprendre Nietzsche, penseur de l’azur méditerranéen, du Midi, lui qui, comme tout peureux, n’aime rien tant que le ciel gris, bas, et les horizons bouchés ? Cioran est la justification métaphysique de la médiocrité. Couru 51,39 kilomètres en six jours. Pas forcément ce que je fais de plus intelligent, de plus passionnant, ni de plus profond, mais il faut bien que la vitalité trouve à s’exprimer. Et Josquin des Prés.