1.12.20

Que s’est-il passé depuis l’époque pas si lointaine pourtant où j’avais des opinions et me faisais fort de les exprimer ? Quelque chose a-t-il changé ? Ou les choses ont-elles simplement suivi leur courbe historique ? Après m’être plongé dans le condensé de l’ignominie des hommes, je me suis étiré, j’ai bâillé et, dans le noir encore, je me suis promis de ne rien faire aujourd’hui, ou le moins possible. Ce n’est pas un destin, je le sais bien, mais qui peut sincèrement affirmer qu’il en veut un ? Non que plus personne ne soit à la hauteur — bien qu’on puisse penser que c’est une explication, elle n’explique rien, la grandeur étant de ces notions relatives : même au sein des peuples de nains, il s’en trouve qui se sentent au-dessus de la moyenne —, mais que de cette hauteur, on ne sait plus quoi en faire. Si tu dis quelque chose, tu participes à l’ignominie des hommes dans le monde et si tu ne dis rien, eh bien, est-il nécessaire de dérouler la suite logique ? Le parti pris du rien, me suis-je entendu me dire à moi-même pendant que je me passais du gel hydroalcoolique sur les mains, mais ce n’est pas un parti à prendre : ce n’est rien. Alors que je trainais encore au lit, Daphné était venue me dire qu’elle entendait partager le chocolat de son calendrier de l’avent avec Nelly, dimanche, pour son anniversaire. Et s’il est vrai que, lui disant que c’est très important de partager avec les gens qu’on aime, et aussi avec les gens qu’on n’aime pas, parfois, j’ai pensé que tout n’était peut-être pas perdu, il est vrai aussi que je n’étais pas tout à fait réveillé, et que les sentiments que j’ai pour ma fille m’entraînent probablement sur des terrains où, plus froidement éveillé, je n’aime pas à m’engager. Mais qui a raison de ces deux mois ? Le moi plus tendre qui, fier de sa progéniture, ne dédaigne pas d’exprimer des contenus moraux simples ou le moi, plus fier de lui-même, qui affecte de se tenir droit et de jeter un regard intransigeant sur le monde dans lequel il voit ses contemporains patauger ? Y a-t-il d’autre morale acceptable que cette morale simple du partage et de l’affection ? Morale naturelle, est-on enclin à dire, mais il n’en est rien : elle est toute policée. Finalement, je me suis levé. Un peu à regret. Le ciel gris avait des reflets roses. On aurait dû pouvoir arrêter le cours du temps pour admirer, ne fût-ce que l’instant si bref qu’elle dure, cette beauté-là. Devrait-elle nous donner seule une raison suffisante de nous lever ? Quelle défaite ce serait. Mais qu’est-ce que serait une victoire ?