2.12.20

Des heures, combien : trois ? disons : trois, trois heures pour écrire trois lignes. Et cette idée peut-être pas fixe, non, mais qui profite de son instabilité, que je pourrais formuler ainsi : moins on est écrivain, et mieux on écrit. Certes, il y aurait beaucoup à dire au sujet de ce mieux, mais justement n’est-ce pas aussi le genre de dispute qui agitent ceux qui se sentent écrivains ? Et pas ceux qui écrivent. Trois heures pour écrire trois lignes, même pas longues, trois lignes qui feront peut-être trois vers, ou peut-être pas, qui ne feront rien qu’elles-mêmes, mais qui sont à elles-mêmes leur propre cause et leur propre justification. Rien ne justifie l’écriture que l’écriture. Il y en a bien qui paradent, même quand on ne veut pas les regarder, on finit par les voir, pour vendre leur petite affaire ou recevoir avec une humilité plus ou moins bien feinte les honneurs qui leur valent l’honneur d’en être honorés, et ceux-là, en effet, ceux-là sont des écrivains, dont le souci est la littérature, cette forme close, repliée sur elle-même, qui vit dans son monde à soi. Mais qu’y peut celui qui ne le peut même pas ? Incapacité naturelle, j’entends au sens du naturel dont j’ai déjà parlé, je crois, mais je n’ai pas le temps de me relire. Qu’y peut celui qui est fait comme ça, non pour être écrivain, mais pour écrire ? Quelle différence cela fait ? me dira-t-on. Le genre qu’il faut sentir, répondrai-je. Quelqu’un qui écrit au-delà de lui, au-delà de son temps, au-delà du cercle étroit des intérêts qui sont ceux de son époque, et donc nécessairement un peu des siens, celui qui, écrivant, voit plus loin que lui, plus loin que toi, plus loin que tous. C’est-à-dire, une question : y a-t-il une autre façon d’écrire ? Oh mais oui, bien sûr, relativisons, chacun sa réponse, chacun sa façon de voir les choses, chacun son identité, chacun sa culture, sous-culture, absolument, relativisons, sauf que, des œuvres, puissantes et accomplies, il n’y en a pas tant que cela. Une de temps en temps. N’est-ce pas déjà beaucoup qu’il y en ait ? Combien s’effondrent sous leur propre poids ? Et nous respectons cela, et nous admirons cela. Des fragments, des débris, des chutes, des ruines, dans notre passion de la chose, notre passion de faire des choses, nous appelons cela du nom d’œuvre, et c’est un compliment. Mais des droites, inébranlables, têtues, jusquauboutistes, inépuisables, qui contiennent le monde en elle, mais sans le renfermer, en le laissant passer au dehors, circuler à travers, combien y en a-t-il de ces œuvres-là ? Relativisons absolument : personne ne se sait capable de cela. Il faut le faire.