4.12.20

Le temps a changé trois fois déjà depuis deux heures que je me suis levé. J’essaie d’écrire cette page et, pour ce faire, me concentre sans y parvenir toutefois. Je pense à trop de choses ou à pas assez, je ne sais pas. Comment savoir ? Ne le sachons pas. Il a fait très sombre et maintenant le ciel s’est éclairci. Bleu pâle. Nuages blancs gris. Bleu turquoise par endroits fugitifs. Tout à l’heure, quand j’irai courir, je verrai la houle et l’écume projetée en explosions d’eau qui éclaboussent le trottoir. Algues recouvrant le sol. Je ne veux pas comparer une époque de géants à notre époque de nains parce que je n’en connais qu’une et que le gigantisme n’a jamais empêché la bassesse. Mais enfin, quel meilleur sujet que le centre du monde ? Quel autre sujet que le centre du monde ? Le vent a soufflé apportant les nuages, souffle-t-il encore, maintenant que les nuages sont en ordre plus dispersé, moins noirs ? 300 pages de Saint-Simon, auxquelles, parfois, il est vrai, je ne comprends rien, d’où émergent anecdotes et bons mots, mais ce n’est pas cela, qui m’attire le plus, l’impression, plutôt, qu’il lui suffisait d’être là, parce que, là où il était, c’était le centre du monde, qu’il n’avait plus dès lors qu’à se laisser traverser par le monde, qu’à être tout œil et tout oreille pour le monde, et consigner à la lettre le déroulé des journées. D’où ces longues successions de mariages, notamment, ou les distributions des armées, etc. ; vues avec notre regard de provincial universel, elles semblent anecdotiques, et la lecture, vide, quelque chose sonne creux, et pourtant, c’est le cours du monde, qui est mis sous nos yeux, ordinaire et extraordinaire — le destin dans des draps de lit encore tièdes. J’entends toujours le vent qui souffle. Là où Proust cabotinera souvent, Saint-Simon se suffit d’être, et cette assurance ontologique donne à son écriture une puissance imperceptible presque, lent mais immense mouvement en avant, intarissable. Il écrit comme il a vécu. Non : il écrit comme on vit, dans le temps, avec le temps, conscient que le monde est un néant, qui s’effondrera bientôt. Toutes les époques s’effondrent, certes, mais ce n’est pas la conscience du monde la mieux partagée. On s’occupe de vivre sans plus. Et puis, quand c’est fini (le terme de la vie indiquant toujours quelque chose qui tient de la fin d’une époque), c’est trop tard. On prend un air ébahi, mais comme on dit aux enfants qui pleurent parce qu’ils n’ont pas fait quelque chose qu’ils auraient dû faire, je me souviens que ma mère me disait des phrases comme celles-là : c’est avant qu’il fallait y penser. Se disposer dans le temps que l’on vit à autre chose que ce temps même : écrire. Expressions : le temps qu’il faitle temps qui passele temps qu’on fait. Sainte-Barbe : planter le blé.