9.12.20

Même si tu dois rester seul, fais-tu l’effort de t’extirper ou demeures-tu dedans, comme tout le monde, simplement pour ne pas prendre le risque de n’être pas comme tout le monde ? Le vent souffle fort à en pleurer, mais je vais courir quand même, comme tous les jours, cinq fois par semaine au moins. Discipline, hygiène, rigueur — appelle ça comme tu voudras, c’est ce que je fais, surtout parce qu’il me semble qu’il y a plus de vérité dans cette activité qui semble simple, banale, indifférente, que dans la majorité des échanges auxquels donnent lieu les interactions entre les gens. Est-ce que je place la solitude au-dessus de tout ? Non, bien sûr que non, je ne pourrai pas vivre sans Nelly ni Daphné. Ce n’est pas tant une question de solitude ou de société, d’ailleurs, qu’une question de concentration. Tu vois, quand je m’intéresse à ce qui intéresse mes semblables, bien qu’étant mes semblables, il me semble qu’ils ne me ressemblent pas, et que je me dilue dans ce qui les préoccupe, que je me gaspille, que je dilapide le peu d’énergie vitale dont je dispose dans des soucis qui ne sont pas les miens, qui non seulement me sont étrangers aujourd’hui, mais qui m’ont toujours été étrangers. Il faudrait procéder par soustraction, peut-être : partir de l’ensemble et en retirer tout ce qui te déconcentre, te distrait du but, t’écarte de la tâche qui est la tienne, et ne plus s’intéresser à rien de cela. Et si tu t’y trouves malgré tout contraint, apprendre à faire semblant, et faire semblant. De fait, je ne parle presque à personne parce qu’il n’y a presque personne à qui je puisse parler sans faire semblant. Et que, souvent, au lieu de faire semblant, me semble-t-il, mieux vaut se taire. Quand j’étais enfant, dans les réunions de famille, je ne parlais pas, et je sais ce qu’on devait penser de moi, que j’étais imbécile (« Il ne parle pas beaucoup, Jérôme », combien de fois ai-je entendu cette phrase prononcée avec une pointe moquerie mesquine ?), ou quelque chose comme ça, mais c’est simplement que je n’avais rien à dire, que tout le monde criait, que j’ai toujours haï cette exubérance méditerranéenne, et que je n’avais pas sa place parmi ces gens à qui j’étais censé être attaché, relié, à qui j’aurais dû m’identifier. Cela ne m’a jamais empêché d’aimer certains membres de ma famille, sincèrement, mais cela m’a toujours empêché de me sentir bien au milieu de ces assemblées de gens. Est-ce que j’ai déjà raconté cela ? Je sais que j’ai déjà raconté cela à Nelly, mais est-ce que je l’ai déjà raconté ici ? J’en ai l’impression, mais je ne sais plus, peut-être ai-je effacé le passage, ou l’ai-je récrit jusqu’à ce qu’il devienne inintelligible à tout autre que moi, ou alors je radote comme une vieille chose. Est-ce que je suis une vieille chose ? Non, je ne suis pas une vieille chose. Pourquoi est-ce que je disais ça déjà ? Ah oui, je ne parle pas quand je n’ai rien à dire, quand je suis obligé de faire semblant, parce que, quand je me retrouve obligé de faire semblant, et que je parle, je raconte n’importe quoi. Plutôt que de raconter n’importe quoi, mieux vaut se taire, non ? Le vent souffle fort à en pleurer, mais je sors courir quand même parce que je trouve sublime cet art mobile de faire quelque chose et de ne rien faire dans le même mouvement.