11.12.20

Couru un peu plus de 9 kilomètres sous la pluie et le vent pour accomplir le destin bourgeois et malsain (malsain car bourgeois) de mesurer ensuite sur la balance la perte effective de quelques kilogrammes. Sauf que, me faisant cette réflexion probablement parce que j’en avais marre de courir sous la pluie, là tout seul comme un énième abruti, je me suis aussi dit que c’était probablement la dernière liberté dont jouissait l’humanoïde postmodernisé : perdre du ventre ou bien des fesses. Mais, me demanderai-je à présent, est-ce bien vrai ? Avant d’aller courir (ou est-ce après ? quelle importance ?), après être allé courir, donc, j’ai noté dans mon cahier la phrase que voici : D’un conformisme à l’autre, ainsi va la société. Et qu’importe que l’un soit diamétralement l’opposé de l’autre ? L’essentiel, c’est le progrès. Phrase destinée à un grand livre d’aphorismes que je ne publierai jamais parce que je ne publierai plus jamais. Mais ce n’est pas le sujet. Quel est le sujet ? Je ne sais pas : raconter ma vie ? Pas seulement, non, pas seulement. Il y a tellement d’injonctions à être et à ne pas être, qu’il me semble impossible de s’y retrouver. De s’y retrouver, j’entends par là : de savoir quoi être, qui devenir, et pour faire quoi ? S’imagine-t-on se mettre à genoux et lever le poing tout seul chez soi ? Ce qui compte, non, c’est qu’on te voie le faire. Faux. Mieux : que tu sois célèbre et qu’on te montre en train de le faire. Et que tous applaudissent à cette scène. Ou souhaitent ta mort. C’est la même chose. Pense à présent et au contraire à cette autre génuflexion : se mettre à genoux pour prier. Celle-ci a-t-elle du sens si tu t’agenouilles tout seul chez toi, sans que personne ne te voie, pour prier ? La différence me semble claire. Pas toi ? Pense alors à ce beau fragment de Pascal : « Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu c’est‑à‑dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux qui n’a voulu se soumettre à Dieu soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est être idolâtre superstitieux ; ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe. » Nous (i.e. notre époque) connaissons-nous autre chose que cette superbe ? Force démonstrations, mais nulle force. Sans doute à cause de notre incapacité chronique (liée à l’époque) de connaître nos faiblesses — notre faiblesse. Que nous ne sommes rien. Nous désirons tant être quelque chose que nous ne sommes rien parce que nous refusons de voir que nous ne sommes rien. Comme s’il y avait un raccourci qui permettrait de l’ignorer. Nous gesticulons. Nous n’allons nulle part. Comme quand on court, en somme.