30.12.20

À Daphné qui me demande quels sont mes vœux pour la nouvelle année, je réponds sans cynisme que si 2021 devait se passer aussi bien que 2020, je serais heureux. Ne sommes-nous pas ensemble, trois cerveaux qui fonctionnent parfaitement, pleins de ressources ? Que pourrions-nous désirer d’autre ? Que cette année semble catastrophique, et que celle qui se présente ne s’annonce guère meilleure, qui pourrait le nier ? Mais est-ce là ce qui importe le plus ? D’un point de vue microcosmique, je pourrais me lamenter parce que je n’ai absolument aucun succès, que je ne gagne presque pas d’argent, et il m’arrive de me laisser aller à cette tendance, en effet, je pourrais m’apitoyer sur moi-même, sauf que je suis là, je tiens debout, je bois encore un peu trop, certes, je ne le nie pas, mais je ne suis pas abattu, — rien de la bêtise, de la méchanceté, de l’indifférence, du mépris à quoi j’ai dû me confronter ne m’aura abattu. D’un point de vue macrocosmique, l’idée que le monde dans lequel nous allons vivre — le monde d’après — sera pire que celui dans lequel nous avons vécu ne fait à peu près aucun doute, et de cela aussi je pourrais me lamenter, mais je n’en ai pas envie. De quoi est-ce que j’ai envie ? Est-ce seulement la question ? Nous nous tenons ici, encore en vie, sur le seuil. Si l’on y pense, c’est tous les jours la même chose. Chaque jour est un seuil. Nous avons besoin de conventions pour mettre de l’ordre dans notre temps, mais elles n’ont rien de réel. La preuve : le monde est pourri et j’ai encore envie de vivre. Avant d’écrire dans mon journal, j’ai regardé les chaînes d’informations en continu où il était toujours question du seul et unique sujet dont on parle depuis des mois. J’ai regardé ces gens parler, ceux-là ou d’autres, me suis-je dit, cela ne fait aucune différence, ce sont tous les mêmes, j’ai regardé ces gens parler, et il m’a semblé qu’ils parlaient d’un monde qui n’étaient pas le mien, qu’ils parlaient de gens qui n’étaient pas moi, qu’on aurait pu confondre avec moi, si l’on nous observait sans prêter vraiment attention, mais qui m’étaient étrangers. Ce sentiment d’étrangeté, je le connais bien, mais ce n’est pas de lui que je voudrais parler. Je regardais ces gens qui parlaient et si je comprenais tout ce qu’ils disaient, rien n’avait de sens réel pour moi ; c’était comme surprendre une conversation à propos de gens qu’on ne connaît pas : on ne peut qu’essayer de reconstruire un discours qu’on est assuré de ne pas entendre ; et moi, je comprenais tout et moi, je ne comprenais rien, j’étais censé être le sujet dont ces gens parlaient, faire partie du sujet dont ces gens parlaient, mais je ne me sentais pas là, je me sentais ailleurs, dans la question que m’avait posée Daphné et à laquelle j’avais répondu sincèrement. Si toute la vie, avais-je voulu dire, si toute la vie peut être aussi catastrophique que l’année que nous avons vécue, alors la vie vaut la peine d’être vécue. Comment parvient-on à exprimer un tel sentiment, une telle certitude, une telle confiance, quand son naturel est enclin au doute, quand toute la masse médiatique pousse à la peur, à l’angoisse, au repli sur soi, à la distance ? Tout semble conduire au désespoir, et je n’en conçois pas. Pourtant, il m’arrive de demander à Dieu si je mérite réellement ce qu’il m’arrive, il m’arrive de demander à Dieu pourquoi il m’aime si peu. Est-ce l’enfant alors qui change la forme des choses, l’enfant qui change la destination des actions ? Elle, et tout ce qu’elle exprime, tout ce qui en est à l’origine, tout ce qu’elle envisage, tout et que nous ne voyons pas encore.