7.1.21

J’aime bien penser en accomplissant des tâches ménagères. J’aime bien, enfin, non, je n’aime pas bien, ce n’est probablement pas la façon de dire qui convient, ce n’est pas une question de bien aimer, disons plutôt que c’est comme cela, parfois, que les choses se produisent, que les idées viennent, même si ce n’est pas toujours le cas, parfois non, disons alors qu’il m’arrive de penser en accomplissant des tâches ménagères. En passant l’aspirateur, par exemple. Ce matin, en l’occurrence, j’étais en train de nettoyer l’évier de la cuisine, quand j’ai repensé à ce que j’avais dit à Nelly la veille ou l’avant-veille, je ne sais plus, l’avant-veille, je crois que c’était, quand j’avais dit à Nelly que, si le solipsisme ontologique était très probablement faux, ou tout simplement absurde, et ne demandait pas qu’on lui consacre beaucoup de temps, le solipsisme psychologiqueconstitue en revanche un authentique écueil auquel nous sommes tous confrontés à des degrés divers. C’est ce que j’ai appelé à diverses reprises la difficulté, voire l’impossibilité de sortir de sa tête afin de penser d’autres pensées que les nôtres, de ne pas nous borner dans notre rapport aux autres et au monde à penser nos propres pensées, pensées qui, dès lors, ne sont plus des pensées, mais des pétitions de principes, de simples vocables éructés à la figure des autres, à la face du monde. Nous sommes prisonniers du solipsisme psychologique, c’est-à-dire que nous n’avons pas conscience que nos conceptions ne sont pas des vérités absolues, mais qu’avant de devenir éventuellement des vérités, ce ne sont que des conceptions, des conceptions parmi d’autres, qui plus est, et que rien ne dit que celles-ci soient plus vraies que celles-là, ni même qu’il y en ait des plus vraies que d’autres, et encore moins qu’il y en ait des vraies tout court. Dans quelle mesure, d’ailleurs, le Γνῶθι σεαυτόν apollinien n’est-il pas une injonction à se libérer de ses propres conceptions pour parvenir à la conscience que ce sont des conceptions et non pas des vérités absolues qu’il suffit ensuite de projeter sur le monde ? Je pourrais multiplier les exemples de ce solipsisme psychologique, des plus personnels aux plus universels, mais ce n’est pas ce que j’ai envie de faire, bien plutôt de montrer (de faire voir, pour le dire avec un peu plus de lourdeur et un peu plus de justesse aussi) que nous ne sommes pas donnés à nous-mêmes, que nous sommes en train de nous faire, de nous inventer, de nous penser, etc. Chaque fois que nous oublions cette vérité assez banale mais manifestement pas inoubliable, nous venons nous briser sur notre inconscience, notre vue étriquée, notre myopie, ou je ne sais quoi d’autre, bref, nous ignorons ce que nous sommes pour le déverser sur les autres et le monde qui, malheureusement, cela, nous nous refusons à le voir, le monde et les autres qui, après tout, ne nous demandent rien. Nous pouvons bien ensuite déplorer que le monde et les autres ne nous accueillent pas, que le vieil amant n’ait plus de temps à nous consacrer, que le monde ne réalise pas le moindre de mes désirs, que ce que je tiens pour le juste ne soit pas universellement partagé, mais à qui faut-il que nous nous en prenions — à lui, qui a changé de vie, aux autres, qui se satisfont de penser leurs propres pensées, au monde que nous indifférons superbement, ou bien tout simplement à nous-mêmes ?  Et que me connaître moi-même, pour le dire en ces termes grecs, ce n’est pas simplement connaître mes désirs, mais reconnaître que ce sont des désirs, ou mieux : que ce ne sont que mes désirs. En frottant l’évier pour qu’il soit conforme à l’idée que je me fais d’un évier propre, il m’a semblé que, si nos désirs n’étaient jamais que nos désirs, il y avait quelque chose de beau, tout de même, à cette idée, comme une forme d’anti-kitsch absolu (j’entends par là : une forme de remède au kitsch), l’idée que, peut-être, le chemin qui va de la cuisine de mon appartement au temple d’Apollon à Delphes n’est pas si tortueux ni si long qu’on pourrait spontanément le penser et que, pour le parcourir à la vitesse de la pensée, il suffirait sans doute de s’absenter quelques instants de soi-même, disparaître de ses pensées, et imaginer les choses comme on ne les verra soi-même jamais, parce qu’on y est toujours : comme si l’on n’y était pas.