14.1.21

Écris la suite du poème d’hier, au même endroit qu’hier, de la même façon qu’hier. Dans mon petit carnet de poche en cuir noir de Florence. Et un petit (lui aussi) crayon de bois assorti. Face à la mer. Le vent souffle si fort aujourd’hui que, par moments, il est difficile de marcher sans être déporté, sans risque littéralement de tomber. Est-ce que l’endroit et la façon, les divers ustensiles sensibles utilisés dans la composition du poème, jouent un rôle dans l’écriture ? Dire que non serait excessif. Dire que oui serait réducteur. C’est une question d’équilibre à trouver pour que le langage parvienne à couler de lui-même, que l’auteur des phrases ne soit pas un obstacle au langage. Toujours ce sentiment de non-scission, qui n’est pas tout à fait l’union. Il faudrait que je trouve un mot — affirmatif et pas négatif comme mon non-scission qui dit ce qu’il veut dire, mais ne le dit pas comme je voudrais le dire, moi —, il faudrait que je trouve un mot pour dire cela. La suite du poème d’hier est aussi la suite du poème qui paraît aujourd’hui. Peu à peu, il me semble que je parviens à écrire comme je le veux. Ou est-ce une illusion ? Non que les livres que j’aie publiés jusqu’à présent ne fussent pas comme je voulais les écrire, ce n’est pas ce que je veux dire. Qu’est-ce que je veux dire ? Que les contours de la forme à laquelle je m’efforce de donner le jour désormais, ces contours se précisent, se font plus nets, et leurs ombres portées sur le monde aussi, du moins, je le crois. C’est-à-dire, en somme, qu’écrire n’est jamais fixe : il faut toujours recommencer, à zéro, comme un analphabète qui découvrirait un jour l’existence du langage et, pensant comprendre comment il fonctionne, se déciderait à en faire quelque chose, une phrase après l’autre, et qui, ensuite, s’apercevant que ces phrases s’enchaînent, ou qu’elles se peuvent enchaîner de manière à avoir du sens, plus de sens, entreprendrait de composer une forme qui lui soit propre. Son premier enjambement lui procurerait une grande joie. Comme un enfant qui découvre soudain le sens de l’existence et ne l’oubliera plus jamais par la suite.