28.1.21

Appelé Pierre pour le remercier de m’avoir envoyé son nouveau livre, Une cause dansée, qui vient clore le cycle de son « autobiographie d’un autre ». Passé une heure au téléphone. La dernière fois que le monde m’avait rappelé ce que cela faisait de parler avec un être humain, c’était pour le pire. Avec Pierre, c’est pour le meilleur. Grande joie, mais aussi tristesse. Qu’est-ce que cette distance que l’on met entre les êtres ? Qu’est-ce que cette distance que l’on soustrait à la distance vitale ? Agglutinés avec des étrangers et séparés de ceux que nous aimons. Quelle infinie bêtise. Mais non, retiens la grande joie. Le reste, après tout, qu’y puis-je ? Je peux regarder en bas, en effet, mais si je lève un peu les yeux, que vois-je ? De la fenêtre en face de la table où j’écris, une lumière blanche vient de derrière ces longs nuages plats qui se diluent en brume. À la lecture de ce vieil article de Louis Robert consacré à l’anecdote rapportée par Aristote dans ses Parties des animaux à propos d’Héraclite déclarant à des étrangers qui, venant le voir, le trouvèrent près du fourneau : « Entrez sans crainte, ici aussi, les dieux sont présents », je me dis que ce qui importe, ce n’est pas le vrai x, mais la façon de faire les choses. Ce qui importe, ce n’est pas tant la philosophie que le philosopher. Pas des choses figées, pas comme si nous constituions un horizon indépassable. Il n’y a pas d’horizon indépassable. Dans l’histoire de la Grèce antique que je suis en train de lire, Pierre Levêque raconte comment la civilisation mycénienne a disparu vers -1200 sous le coup de l’invasion dorienne, entraînant avec elle la ruine de ses palais, de sa culture, de son organisation sociale, mais aussi la disparition de l’écriture pendant près de cinq siècles. Notre présent nous semble l’éternité alors qu’il peut finir à tout instant. Nous ignorons à quel point nous sommes précaires et nous imaginons indépassables, fin de l’histoire. Cela aussi, est-ce que tu l’appelles ton sentiment grec ? Je crois que c’en est plutôt l’approfondissement. En vue de répondre à une question que je pourrais peut-être formuler en ces termes : comment concevoir un sentiment méditerranéen qui ne s’achève pas dans la clôture d’un espace géographique mais qui, au contraire, s’y originant, le déborde de toute part pour tâcher de comprendre notre expérience du monde ?