31.3.21

Comme il n’y a plus de norme morale commune, réelle ou utopique, notamment pour cette raison que celle qui constituait l’horizon de l’Occident est désormais largement associée au mal, on se constitue pour soi-même des microdogmes qui tiennent lieu de règle de vie plus ou moins stable, agrégeant en autodidacte croyances religieuses, arguments scientifiques, exercices physiques, interdits alimentaires, pratiques sexuelles, contraintes ascétiques, etc. Même la banale maxime morale de saint Ambroise si fueris Romae, Romano vivito more ; si fueris alibi, vivito sicut ibi, bref « À Rome, fais comme les Romains » n’a plus le moindre sens parce que, tout le monde étant chez lui partout, il n’y a plus de Rome nulle part, mais des petites italies, des petites chines, des petites cultures reconstituées et disséminées un peu partout dans le monde où l’on vit selon des mœurs qu’on croit importées mais qui sont largement fantasmées. Qui aurait l’esprit schématique se plairait à décrire des courbes, évoluant en sens contraires, du plus au moins universel, du plus au moins particulier, la courbe de la morale universelle allant décroissant cependant que la courbe du tourisme universel irait croissant. Où se trouverait, non pas sur le repère cartésien, mais dans le temps, le point de croisement des deux courbes, le point où les tendances se sont définitivement inversées ? S’il n’y a probablement pas lieu de déplorer la fin de cette morale universelle, d’autant qu’elle s’est autodétruite dans les camps de la mort vers le milieu du XXsiècle, il est toutefois peu probable que la multiplication des microdogmes parvienne à compenser la perte que constitue la possibilité d’un repère commun à l’humanité. De fait, cette dernière explose en communautés monadiques qui finiront bientôt par ne même plus se haïr, n’ayant ainsi plus la chance de constater qu’elles n’ont rien à se dire, privées qu’elles seront d’outils permettant de traduire dans son idiome celui de l’autre, et dans le sien, le mien. La fin de l’étrangement accomplit l’étrangeté. N’ayant plus les moyens d’accéder à l’idiome de l’autre ni de permettre à l’autre d’accéder au mien, tendent à se dérouler des séries potentiellement infinies de significations sans commune mesure, sans commun repère. Le brouhaha s’achève dans le silence définitif.