2.4.21

L’une des idées les plus géniales de Robert Musil, qu’il appelle « théorème de l’amorphisme humain », et qui veut que l’être humain soit tout aussi capable de manger de la chair humaine que d’écrire la Critique de la raison pure, peut sembler désespérante, parce qu’elle revient tout de même à dire que non, l’être humain n’est pas fondamentalement bon. Mais elle ne devrait pas l’être tout à fait parce qu’elle revient à dire aussi que non, l’être humain n’est pas fondamentalement mauvais. Ce que Musil exprime avec l’élégance et la précision du grand esprit qu’il fut, on peut le dire de manière plus grossière, mais peut-être plus explicite encore : après tout, l’être humain est capable du meilleur comme du pire. Sauf qu’une lecture un peu rapide de la formulation que, à plusieurs reprises dans son œuvre (dans ses Journaux, dans l’Homme sans qualités, et probablement dans ses Essais aussi), Musil donne de son « théorème », pourrait laisser penser que l’être humain est capable d’un extrême comme de l’autre, ce qui est vrai, mais pas totalement vrai : non seulement l’être humain est capable d’un extrême comme de l’autre, mais de toute l’étendue de la gamme qui sépare cet extrême de l’autre, ce qui revient à dire que l’être humain est capable d’envoyer ses semblables dans les camps de la mort et de bâtir des temples millénaires, mais aussi d’être végétarien et Édouard Louis, Adèle Haenel et Jean Dujardin, Rihanna et Beyoncé, qui ne sont plus des extrêmes, mais des moyennes, pas très intéressantes, des phénomènes banals dans l’histoire de l’humanité et auxquels on donne une importance excessive quand on est ou l’un ou l’autre, alors qu’on ne devrait pas, surtout si l’on n’est ni l’un ni l’autre. Le cœur du « théorème » de Musil est l’absence de forme de l’être humain, lequel est capable de tout et de n’importe quoi. Au fond, l’être humain n’est rien. Et qui a déjà essayé d’élever un enfant s’en rend bien compte : il faut tout lui apprendre, par lui-même, l’enfant ne sait rien faire. En soi, s’il est capable de tout, l’être humain n’est capable de rien. D’où cette idée que, peut-être dans quelques décennies, on se rendra compte de ce que la société a accepté de s’infliger à elle-même : à une époque où il devenait possible matériellement de mettre un terme à la misère, les êtres humains ont collectivement préféré laisser cette misère perdurer, et non seulement, mais encore de l’accentuer. À une époque où, pour la première fois peut-être dans son histoire, l’humanité avait les moyens de permettre à tous les membres de son espèce d’accéder à une forme de bonheur matériel, les libérant progressivement du fardeau avilissant de la contrainte du travail, dira-t-on ainsi dans quelques décennies, l’humanité a préféré s’attaquer à d’autres problèmes, assommant les gens d’injonctions contradictoires et stupides, de messages abrutissants, de caricatures idéologiques, de mensonges grossiers, de diversions humiliantes, d’œuvres indigentes, de faux problèmes et de solutions encore plus erronées. Au risque de confusions dont nous nous rendons nous-mêmes et coupables et victimes, nous ne devons jamais oublier le théorème de Musil. S’il nous dit que rien n’est jamais gagné d’avance, il nous dit aussi que rien n’est jamais perdu.