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19.11.21

Te rendant compte que tu sais ce qu’il faut faire, si tu fais le contraire, à qui peux-tu t’en prendre ? Pas seulement à toi-même, certainement pas, tout étant fait pour te pousser à la distraction (divertissement). J’en prends conscience, et je me sens sale, bête. Non, en fait, je me sens comme tout le monde. Et c’est pire que tout ? Oui. Je sais que je suis comme tout le monde, ce n’est pas ce que je veux dire. Mais c’est une sorte de savoir implicite : j’ai beau savoir que je suis comme tout le monde, je n’y pense pas tout le temps et, durant le temps que je n’y pense pas, je peux me laisser bercer par l’illusion que je ne suis pas comme tout le monde. Je n’entretiens pas cette illusion, je ne me dis pas : Ah, quelle chance j’ai, moi, de n’être pas comme tout le monde. Mais c’est ainsi que, d’une certaine manière, je me comporte. Je me sens sale quand le monde me rappelle que je suis comme tout le monde ; c’est sa façon à lui de m’humilier. De nous humilier. L’injonction sociale à avoir un avis, une opinion, à prendre position sur tel ou tel sujet participe de cette humiliation, qui est le cœur de la vie sociale. Il faut humilier les individus jusqu’à ce qu’ils finissent par céder, jusqu’à ce qu’ils renoncent à exister, jusqu’à ce qu’ils abandonnent leur impersonnalité pour se vêtir de cette personnalité sociale (prête à porter) qui leur permet d’exister dans l’époque à laquelle il leur est donné de vivre. Les avis sur les sujets d’actualité, les opinions politiques, les prises de position humanitaires ou anti-humanitaires ne diffèrent pas des notes qu’on donne au livreur de pizza, aux mails d’insulte que l’on envoie parce que l’on est mécontent du service public, elles structurent cette personnalité sociale qui nous permet d’être quelqu’un et, si nous ne le sommes pas, parce que nous n’avons pas un vrai métier, une grosse voiture, des dizaines de partenaires avec qui nous faisons « juste du sexe », ne partons pas en vacances à l’autre bout du monde, refusons de nous gaver d’antidépresseurs, nous font nous sentir seuls, bêtes, isolés, sales, minables. L’être humain est impersonnel, c’est le monde social qui lui confère une personnalité. Par impersonnel, j’entends dire que, si nos frontières sont claires — à chaque instant de notre existence, elles le sont, mais il n’y a rien qui ressemble moins à un instant de notre existence qu’un autre instant de notre existence —, elles ne sont pas fixes, elles fluctuent, changent avec le temps (le temps qu’il faut le temps qu’il fait le temps qui passe). Qui est cet être là que je vois sur cette vieille vidéo, lui qu’on appelle comme moi, qui me ressemble, mais que je ne suis pas, ne suis plus ? L’ai-je seulement jamais été ? Qui je suis, cela s’arrête-t-il avec mon corps, au bout de mes doigts, de mes orteils, de mes cheveux ? Mon corps est-il ma limite ultime ? N’est-il pas vrai que je me diffracte ? Nous apprenons à avoir une personnalité, nous conformons à l’image que l’on a de nous, faisons ce que l’on attend de nous. D’une certaine façon, c’est indispensable pour vivre : un être humain hors de la société de ses semblables a une espérance de vie très limitée. Mais c’est aussi une forme de l’enfer bien réel que l’on nous impose, ces limites que l’on nous impose. Il ne faudrait plus dire un mot sur rien. Ne plus juger de rien. Ne plus préjuger de rien. Ne plus avoir d’avis, d’opinions, délaisser tous les systèmes de valeurs dont nous nous sommes convaincus qu’ils constituent la meilleure part de nous-mêmes, les laisser pour ce qu’ils sont, des encombrants, nous défaire de toutes les couches sédimentées qui forment notre personnalité, pas simplement pour le plaisir de jouer à ce jeu raffiné qu’est l’ἐποχή, pour le plaisir de suspendre, d’interrompre, mais pour sentir les choses en tant que choses, comme nous ne nous autorisons jamais à les sentir. Parce qu’il y a toujours quelqu’un pour nous dire quoi, pour nous expliquer le monde, la vie, la pensée, le sexe, la politique, la famille, les loisirs, la nourriture. C’est compréhensible : on peut être payé pour ça. Qui est prêt à payer quelqu’un pour dire qu’on doit foutre la paix aux gens ? Personne. Ne plus avoir de personnalité, n’être plus qu’une impersonnalité qui se diffracte, cela ne coûte rien. C’est libre de droits. Gratuit.

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