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17.5.22

Chaque pas que je faisais me rapprochait de lui et de la vérité dans toute sa nudité. Impossible à occulter, comment aurais-je pu détourner le regard d’elle ? Comment aurais-je pu ne pas la contempler fixement ? Fasciné par elle, je m’en approchais toujours plus, sachant toutefois que je ne pourrais la toucher, qu’il me faudrait me tenir à distance d’elle. Et puis, comme je m’y attendais en mon for intérieur, sans oser me l’avouer tout à fait, je finis par le dépasser. Je fus, je crois, sur le point de lui dire quelque chose, et puis non. Après tout, ce n’est pas mon problème, me dis-je. Dans une poche à fermeture éclair située à l’arrière de son short, il avait rangé son trousseau de clefs. Probablement trop lourd pour ladite poche dudit short, à chaque pas que le coureur faisait, le trousseau tirait l’élastique vers le bas, dévoilant ainsi une impudique raie des fesses trempée de sueur. Il faut dire, pour mettre en évidence un plausible lien de causalité, que le coureur cacopyge était passablement gros, encore plus gros que moi, c’est ce que je veux dire, excès qui devait avoir pour effet de renforcer la sousdimensionnalité proportionnelle à la masse du coureur de l’élastique de son short lequel, ainsi mis en surtension par la masse du trousseau de clefs et la force générée par la course, devait être mécaniquement entraîné vers le bas, à chacun de ses pas, d’où le dévoilement, etc. Après l’avoir dépassé, et sans rire ni me moquer, non, mais avec le plus grand des sérieux, je me suis demandé : Tu crois que c’est pour ça que les humains ont inventé la transcendance ? Parce que, pour assurer la survie de l’espèce, il a fallu leur faire accroire qu’il existait un monde meilleur où ils iraient un jour et un être supérieur qui les y attendait et qui, en attendant, se trouvait au fondement des décisions qu’ils prennent en ce bas monde ? Je ne sais pas, mais c’est vrai que voyant la chose même dans sa nudité la plus humide, on peut être envahi d’un sentiment de déception qui, si l’on n’y prend garde, risque de nous entraîner au fond de ce désespoir d’où l’on ne sort que tiré par des croyances irrationnelles en des êtres imaginaires. Il y avait quelque temps déjà que je m’interrogeais sur les rapports entre immanence et transcendance et, sans doute, était-ce la raison pour laquelle je fus particulièrement sensible à cette disgracieuse raie des fesses : non pour elle-même, mais pour ce qu’elle nous montre de notre existence. Oui, une dimension considérable de notre existence est totalement triviale. Si nous dressions la liste de tout ce qui compose cette dimension triviale de l’existence, il est probable que nous serions submergés par elle et que nous nous empresserions de chercher ailleurs notre vraie nature, la vraie raison de notre présence sur terre, la vraie justification de nos actes. Et ce faisant, nous nous mettrions à nous raconter des histoires, de belles histoires, certes, cela ne fait aucun doute, mais des histoires tout de même ; — des mythes. Et pourtant, il faut être capable de dresser cette liste et de considérer sans crainte, sans déception, sans colère, sans haine de soi ni des autres, le territoire immense de notre banalité, de notre trivialité. C’est à ce prix que nous pouvons accepter que notre nature ne connaisse aucune surnature, notre monde nul outremonde, sans sombrer dans le désespoir. Et comprendre par là-même que nos pouvoirs banals, nos facultés ordinaires, nos capacités triviales sont tout ce dont nous disposons pour vivre et comprendre et aimer notre vie. Tout ce dont nous disposons et tout ce dont nous avons besoin. Nous n’avons pas besoin de pouvoirs spéciaux, pas besoin de surnature pour nous sauver ni d’outremonde où nous sauver parce qu’il n’y a rien à sauver. Il n’y a rien à sauver parce qu’il n’y a rien à condamner. Tout est là. Nul n’est tenu de tout aimer. La seule chose à laquelle nous soyons tenus, c’est de tout accepter parce que tout ce qui existe, c’est tout ce qui existe. Y compris le derrière gluant d’un coureur souffrant d’obésité par la chaude matinée d’un naissant été.

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