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16.5.22

Une année d’écriture. Une année passée à écrire. Est-ce que je pourrais dire à quelqu’un qui me demanderait ce que j’ai fait pendant cette année écoulée, parce qu’il ne m’aurait pas vu pendant tout ce temps, parce qu’il y aurait un trou dans mon curriculum vitae, parce que ça l’intéresserait, par simple curiosité, est-ce que je pourrais répondre : « J’ai écrit » ? Ce n’est pas tout ce que j’ai fait, non, mais c’est tout ce que j’ai fait. Et c’est à la fois terrifiant et fascinant, décevant et sublime. Contrairement à un objet fini, qui connote généralement le concept d’œuvre, avec des exceptions remarquables, comme l’est l’Homme sans qualités, l’écriture s’inscrit dans le temps, non en se remémorant, non en le ressassant, mais en l’épousant. « Combien de temps faudrait-il pour lire les centaines de milliers de mots qui composent ce texte ? » est une question moins intéressante que l’idée qu’elle interroge maladroitement, la renvoyant à une sorte de performance, un peu comme les lectures marathons d’À la recherche du temps perdu, c’est-à-dire : le mariage du temps et de l’écriture. « Il ne se passe rien dans ce journal », pourrait aussi se plaindre un lecteur mécontent, à supposer qu’il existât un lecteur pour une telle chose en devenir, déçu de ne pas trouver dans ces pages ce dont il se régale dans les journaux ordinaires : des célébrités, des indiscrétions, des histoires de fesses, des révélations. Et il n’aurait pas tort de se plaindre, en effet, si c’est ce qu’il cherche dans les livres. Sauf que l’enjeu n’est pas là. Est-ce à dire que ce journal ne saurait être un « objet fini » ? Non, tout au contraire : c’est son destin de finir, de devenir fini. Que je l’arrête demain ou que la mort l’arrête tôt ou tard, c’est ce qu’il deviendra, un objet fini, mais le temps qu’il dure définit aussi la forme de cet objet fini, à la fois dans son étendue et dans son principe même, et ce, d’une façon qui n’a rien à voir avec une œuvre musicale immensément longue, laquelle dure très longtemps : ici l’écriture épouse la vie même, l’écriture et la vie se confondent sans s’annuler, mais pas uniquement de façon conceptuelle, pas seulement en tant qu’idée qui se réalise, théorie qui s’incarne. Tout cela, et plus : comme pratique même. Parfois la vie imite l’art, parfois c’est l’inverse, parfois la frontière s’efface spontanément, parfois elle apparaît dans toute sa clarté. Parfois, c’est peut-être un leitmotiv du texte, dans les récurrences, les retours, les répétitions, les contradictions, les distorsions, les tensions : ici, le personnage peut tout se permettre parce que la vie et l’art peuvent tout se permettre, l’invention et la vérité, la fiction et le fait, tout se disant parce que tout se peut dire, tout est à dire.

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