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31.5.22

Pense à ceci, et tâche de ressentir à quel point cette pensée est libératoire : 1/8000000000. C’est ce que tu représentes : 1/8000000000 de l’humanité. Une approximation, d’autant que la population humaine augmentant chaque jour, chaque jour la part que tu représentes diminue. Si l’on matérialisait devant toi ce que 0 et 1/8000000000 représentent, tu ne verrais peut-être pas la différence. En revanche, si l’on matérialisait devant toi la différence entre 0 et 1, tu verrais clairement la différence. Une différence presque infinie. Et pourtant, d’un autre point de vue, la différence entre le 1 que tu es et 0 est quasi inexistante, parce que le 1 que tu es est 1/8000000000 et ce qui se trouve sous la barre de fraction augmente chaque jour, tandis que toi, tu n’augmentes pas, non, toi, tu diminues, même, tu vieillis, t’approches de la mort, tu t’approches de 0. On peut se demander, dès lors, pourquoi les gens se donnent tellement d’importance alors qu’ils n’en ont en réalité pas, pas plus que l’autre à côté, qui compte aussi pour 1/8000000000, mais imagine si quelqu’un se tenait face au public et disait : « Moi, je suis comme vous, vous savez, je ne compte pour rien. » Est-ce que les gens donneraient de l’argent à cette personne ? Est-ce que les gens voteraient pour elle ? Il est compréhensible, dans ces conditions, que l’adjointe à l’alimentation de la mairie de Paris affirme, non sans emphase, que le passage à deux menus végétariens à l’horizon 2027 dans les cantines scolaires publiques de la capitale constitue une avancée majeure dans la lutte contre le dérèglement climatique, parce que, si elle ne le faisait pas, et avec cette emphase, en plus, personne ne la prendrait au sérieux. Et pourtant, encore une fois, c’est précisément cette emphase, cette enflure, ce mensonge radical qui devrait inciter les gens à ne pas la prendre au sérieux, parce que, rapporté à ce que nous sommes réellement, tout ce que nous faisons a quelque chose de dérisoire, de ridicule, de comique, qui ne devrait rien susciter qu’un haussement d’épaules désabusé. Si quelqu’un se tenait comme moi je me tiens en ce moment et disait : « Moi, je suis comme vous, je ne compte pour rien », personne ne l’écouterait. Et c’est bien cela, le problème. Quand tu rappelles cette vérité aux gens, ils te répondent : « Alors quoi, on reste les bras croisés, peut-être ? » Il vaudrait mieux, oui, mais non, tu ne peux pas. Tu as besoin de te persuader que ton action compte sinon, ce serait ta vie qui ne compterait plus pour rien. Des 0 sans 1 devant, cela ne vaut rien. Une politique qui s’ancre dans autre chose que le dérisoire, le ridicule, le comique, la vanité, la vacuité que j’évoquais à l’instant est fondée sur le mensonge. Autant dire que toutes les politiques ont toujours été fondées sur le mensonge. Mais pourquoi ? Peut-être parce que nous ne supportons pas de n’avoir pas d’importance, ne supportons pas de n’être rien, de n’exister qu’à peine, de n’avoir pas plus de valeur ontologique qu’une mauvaise herbe qui pousse dans la fange du caniveau de la mégapole mondiale. Nous voulons que notre dignité épouse notre être, c’est-à-dire : nous voulons que le seul fait d’exister nous confère une dignité, d’où cette obsession pour les droits humains, lesquels attachent naturellement à notre personne des droits inaliénables. Nous voulons être respectés non pour ce que nous sommes, comme nous ne sommes presque rien, nous ne méritons fondamentalement qu’un respect à cette hauteur, presque pas de respect, donc, 1/8000000000 de respect, mais parce que nous sommes, pour le simple fait que nous sommes. Ce qui crée une distorsion formidable entre la représentation que nous avons de nous-mêmes et la réalité de ce que nous sommes, l’image que nous nous faisons de la réalité et la réalité même. C’est cette distorsion qui fausse l’existence, chacun réclamant une reconnaissance à la hauteur de ce qu’il s’imagine être et non de ce qu’il est. Or, toute action est vaine qui se fonde sur une représentation fausse, tout action est vaine qui tient son origine du faux. À moins de nous représenter notre existence pour ce qu’elle est — presque rien —, nous sommes condamnés à l’erreur, voués à l’échec. C’est ça, la libération : voir les choses comme elles sont et non comme nous voudrions qu’elles fussent, et nous étonner, nous émerveiller (en Grec, rappelle Chantraine, le θαῦμα de ce θαυμάζειν qui, dans le Théétète de Platon, aura tout d’un philosophe, signifie à la fois « merveille, objet d’étonnement et d’admiration. »), nous étonner et nous émerveiller que les choses soient comme elles sont. Ryōkan : « Les enfants bavards, ne l’attraperont jamais, la première luciole ! »

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