huit novembre deux mille vingt-trois

Ce matin, j’étais dans un sommeil si profond à l’heure du lever que j’ai eu le sentiment d’être, les bouchons d’oreille avec lesquels je dors l’accentuant, un animal, une sorte d’ours, peut-être, et que la couette, que j’avais tirée sur mes cheveux pour dormir, était ma tanière, où j’avais hiberné pendant un temps si long que j’avais perdu tout souvenir du monde extérieur. Entre le radiateur, que le lit touche, et mon corps, j’avais placé pour m’endormir un oreiller en sorte que j’étais entièrement enveloppé par la chaleur calme de la nuit et que je me trouvais non pas allongé dans le monde réel comme le monde réel me le fit accroire au réveil mais occupé à explorer dans mon bathyscaphe nocturne les profondeurs du sommeil. Ai-je rêvé ? Sans doute, mais je ne m’en souviens pas. Je sais en revanche qu’après m’être extirpé du sommeil profond où j’avais passé la nuit, je me suis remis à la mise en forme du cahier que j’ai commencé à élaborer hier, sur le modèle premier des habitacles, un cahier de huit pages, imprimé par mes soins, pour mes éclaircies. Dans ce journal, je viens d’en faire la recherche, la première mention de ces éclaircies date du premier septembre deux mille vingt, encore qu’à cette date, j’écrivais les dates en chiffres et non pas en lettres, 1.09.20, donc, mais en vérité, elles remontent plus loin, au séjour à Combray, où j’avais commencé un texte un matin, un texte qui s’appelle « Le matin du 29 juillet », tout bêtement parce que ce sont les premiers mots du texte, assis à la table de la cuisine, sur une toile cirée à motif vichy rouge, j’avais commencé ce texte qui, dans mon esprit, fait désormais partie du projet plus vaste des éclaircies. À cette mise en forme, pour parvenir à quelque chose qui me plaise à peu près, j’ai consacré toute la matinée, m’arrêtant seulement quand, voyant qu’il était onze heures et que je n’étais toujours pas lavé, je me suis dit qu’il fallait que je me lave et aille chercher Daphné à l’école. Pourquoi est-ce que je consacre tout ce temps (perdu, assurément, le temps ne l’est-il pas toujours ?) à cette mise en forme un peu vaine ? Probablement à cause du séjour que nous ferons cet été, derechef à Illiers, où donc ce texte est né, et aussi parce que je ne crois guère à la possibilité de publier autrement cet ensemble. Mais je crois que ce projet (Dieu que ce mot est laid, qui sonne comme la langue des petits chefs) est aussi lié à ceci que j’ai écrit hier (hier ou avant-hier ? non, c’était hier) à S. M. pour lui proposer de faire passer par son intermédiaire un ou deux des chapitres du livre des visions à des fins de publication et que je ne crois pas que cette démarche ait la moindre chance d’aboutir. Aussi, confronté à toutes ces voies sans issue qui s’ouvrent devant moi pour mieux m’enfermer, je tâche de me libérer comme je peux, faisant des choses moins pour occuper le temps qui passe que pour me souvenir peut-être des masses innombrables d’écriture par moi commises et qui n’intéressent à peu près personne. C’est la vie, c’est ce que je me dis parfois quand je n’y crois plus du tout, quand je ne crois plus du tout que ce soit la vie, qu’il y ait quelque chose à attendre de la vie, quand tout ce qui est fait semble fait dans le but exclusif d’accroître la quantité de laideur qui existe dans le monde, n’est-ce pas la raison même pour quoi on a discrédité la notion même de laideur — pour l’imposer partout ? Bref, je fais des choses encore que je ne sache pas exactement à quoi bon, si ce n’est pour me prouver à moi-même que j’existe, que je n’ai pas disparu de la surface de la terre avant de mourir, que je suis bel et bien là quand même personne ne semble s’en apercevoir et que, non plus en sommeil à présent, mais à l’état de veille, ce n’est pas dans mon bathyscaphe que j’explore les mondes oniriques, mais avec ma faible et fragile personne que je parcours le néant du monde réel. Il faut croire, pourtant, que ce monde n’est pas un néant pour tout le monde, il y a tout ce peuple couronné de succès qui donne son avis sur tout et sur n’importe quoi, signe tribunes et pétitions, marche bras dessus bras dessous dans les manifestations avec il vaut mieux ne pas savoir qui, crie à qui veut bien l’entendre qu’il est prêt à ronéotyper son manuscrit plutôt que de se compromettre, tout en publiant dans les grandes maisons, cela va de soi, reçoit prix et prestigieuses récompenses, qui serait assez fou, d’ailleurs, pour refuser pareils honneurs ? Descendue avec lui du véhicule qui vient de les déposer sur le trottoir, une femme que je suppose être sa mère a les plus grandes difficultés à faire assoir un homme que je suppose être son fils dans son fauteuil roulant, le chauffeur tenant le fauteuil les aide, la scène dure quelques dizaines de secondes tout au plus, et puis tout rentre dans l’ordre. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon barbare de mes contemporains, « relativiser », comme dans la phrase : « Il faut relativiser », phrase qui signifie peu ou prou : « Oh, arrête de nous fatiguer avec tes jérômiades, tu ne vois pas qu’il y a pire que toi, tais-toi à la fin ! », et je suppose que c’est vrai, qu’il y a des conditions moins enviables que la mienne, mais cette manière de quantifier les troubles dont nous souffrons m’a toujours semblé suspecte ; on peut ne pas supporter le malheur des autres, préférer le sien, ou bien n’admettre que le bonheur, et piétiner avec la rage et la haine qu’inspire l’échec tout ce qui ne triomphe pas, mais cela ne recouvre pas la totalité de l’expérience possible et, puisque c’est ce dont je parle ici, en tout cas, pas la mienne. Il y a quelque chose d’imbécile et de moralement repoussant à se dire prêt à passer à la clandestinité littéraire quand on a reçu le prix Goncourt et que, à titre personnel, on ne risque rien, mais ce n’est pas en réaction à cela que j’imprime moi-même mes petits fascicules — je n’ai pas attendu Jérôme Ferrari pour ce faire et ses menaces sur le ton de « Retenez-moi ou je fais un malheur ! » contre Satan Bolloré —, plutôt parce qu’il y a dans ce geste quelque chose du retour à la vérité. Et puis, aussi, parce que de moi, eh bien, tout le monde s’en fout.