treize décembre deux mille vingt-trois

Si j’étais bête, la vie serait tellement plus simple. C’est en tout cas ce que je me suis dit, hier au soir, alors que je cherchais désespérément quelque chose à regarder et que je ne trouvais rien, me disant que tout était d’une incommensurable bêtise. La vie serait tellement plus simple, si j’étais bête, mais elle ne l’est pas, simple, pour moi, la vie est bête, et moi aussi, je me sens bête, bête de participer de cette vie-là, d’être embarqué, que je le veuille ou non, dans cette vie-là, que cela me plaise ou non, dans cette existence-là, moi aussi, je deviens bête, me dis-je, alors que je cherchais quelque chose que je ne trouvais pas et que je ne trouverais pas à regarder, pourquoi est-ce que je ne lis pas Proust au lieu de chercher quelque chose à regarder, quelque chose que je ne trouve pas, ne trouverai jamais, pourquoi ? Parce que le temps de chercher quelque chose qu’on ne trouve pas, déjà, il est l’heure de dormir, et on tombe d’un sommeil qu’on ne trouvera pas non plus, perclus de frustration plus que de fatigue, épuisé nerveusement tant tout semble fait pour abrutir, démoraliser, accabler, avilir, tirer vers le bas, humilier. Depuis quelques jours, rue de Rennes, rue du Cherche-Midi, et puis, à l’instant même, dans la salle d’attente du cabinet dentaire où j’avais rendez-vous, boulevard du Montparnasse, je croise des visages qui appartiennent à une vie antérieure. Des visages que je n’aimais pas, que je ne trouvais pas beaux, mais qui faisaient simplement partie de ma vie. C’est à ce moment-là de ma vie que j’avais commencé d’écrire ce texte, People de Paris, dont je me suis souvenu une première fois cette année, le seize janvier deux mille vingt-trois, texte qui faisait partie d’un ensemble plus grand, intitulé Aurores & damnations. Aucun de ces visages que je croise ces derniers jours ne m’aurait semblé digne d’y figurer. Je cherche dans mon disque dur externe le cadavre de ce livre mort-né et trouve, au paragraphe 92, la notation que voici : « People de Paris. — Par un vendredi pluvieux, Frédéric Beigbeder trouve refuge, rue Saint-Benoît, au Relais de l’Entrecôte. Une histoire de steaks, en somme. » Je feuillette le carnet dans lequel j’écrivais ces remarques, maximes, et autres traits ; j’étais plus élégant alors, même quand je travaillais comme un âne au magasin des éditions G., je portais des pantalons rouges un peu collants avec des souliers cognac, j’avais plus d’esprit, j’étais plus malheureux aussi, aujourd’hui, je m’habille mal et ne songe plus qu’à perdre du poids. De fait, je n’ai perdu que ma naïveté, sans doute, mais on ne peut pas être jeune impunément. Je pensais qu’il suffisait d’écrire pour être écrivain. Quel imbécile : il n’en est rien. Je crois que le moi d’alors savait mieux que le moi d’aujourd’hui pourquoi il écrivait, je veux dire : « à quoi bon ». Feuilletant le carnet noir de jadis, je lui pose la question. Et, évidemment, il ne me répond pas. Le secret, il le garde pour lui. Comment lui en voudrais-je ? Je suis tellement bête.