1.1.25

Paisible journée. Dehors, la ville semble plus calme que d’habitude, mais je ne sors pas pour vérifier. L’impression que j’en ai cependant que je demeure à l’intérieur me suffit. Hier, quand j’ai été interrompu dans le cours de mes pensées par la liesse obligatoire (le mot « liesse », je l’ai tout d’abord écrit « liaisse », sorte de mot-valise fait de « liesse » et de « laisse », et si ce n’était pas volontaire, cette erreur n’en est pas tout à fait une) due au passage administratif d’une année à l’autre, je n’en ai pas voulu au monde entier — ou mieux, je n’ai pas voulu lui en vouloir : mes pensées, n’aurais-je pas dû les écrire plus tôt dans la journée ? —, c’était normal (d’où vient tout le mal). J’aurais pu les écrire plus tôt, mes pensées, en effet, mais plus tôt, mes pensées, je me suis contenté de les avoir, en marchant le long du fleuve, c’était étonnant d’avoir là des idées qui étaient en tout étrangères au climat où elles me sont venues, mais c’était comme cela, je n’ai pas cherché à le comprendre, je n’ai rien cherché du tout, j’ai laissé les pensées aller et venir et, plus tard, quand il m’a semblé que j’avais enfin le temps de les écrire, je les ai écrites, même si, à la vérité, il était un peu tard pour les avoir. Trop tard, vraiment ? Je ne le crois pas. Comment mieux passer le temps, enjamber les années, qu’écrire ? Ces célébrations forcées, sont-ce des manifestations désespérées de la croyance en l’éternel retour ? Mais, dans sa dimension morale, qui peut vraiment avoir envie de revivre la même chose tous les ans, encore et encore ? Et je sais bien que ce n’est pas cela, l’éternel retour, mais plutôt une physique du cosmos. Ce que je veux dire, le voici : n’est-ce pas désespérant de vivre encore et encore le même événement et, tout en feignant de l’aimer, le détester ou se détester ce faisant ? Et ces gens, si nombreux, qui s’acharnent à haïr l’homme qui passe à l’écran pour s’adresser à eux, ne voient-ils pas que c’est le monde qu’ils haïssent ? Et, au cœur même de ce monde, eux-mêmes ? Une forme d’auto-intoxication. Mais je ne veux pas moraliser. Alors qu’est-ce que je veux ? Je ne sais pas ; — rien ? Des deux facteurs que j’ai évoqués hier et dont la conjonction me semble la cause de la naissance de la philosophie en Grèce ancienne, c’est le climat qui me semble le plus important : l’atmosphère propre à la Méditerranée, la nature de la lumière (chaude et sans pudeur), les couleurs (le bleu, notamment). La philosophie, dans cette perspective, n’est pas une sorte de discipline universelle (universaliste ou universalisante), c’est une expérience localisée (au sens où j’entends « expérience » : penser et sentir). Mais pourquoi s’imaginer que seules les choses universelles auraient quelque valeur ? Plus j’y pense et plus je suis enclin à penser l’exact contraire : n’ont de valeur que les choses exclusives. Et exclusive, la philosophie l’est (il n’y a pas de « philosophie chinoise », par exemple) : c’est une expérience méditerranéenne. Tout le monde ne peut pas la faire.